De la techno à la techno-logique: vers le meilleur des cybermondes?

par Alexandra Rihs, journaliste RP

La techno, vous connaissez: extases branchées boum-boum et compagnie, c'est selon. Vous voyagez par le Web ou vous songez à apprivoiser une souris d'ordinateur avant de vous faire traiter d'Archéoptéryx. Le mot technologie vous arrache un sourire béat ou un cri d'horreur: technophile ou technophobe, bienvenue dans la cyberculture!

Drogue, transe, tribu, délire narcissique, déviance, danger. Cette imagerie simpliste du mouvement Techno, largement médiatisée, n'a guère évolué malgré la déferlante de popularité qui a récemment transformé ce courant marginal en phénomène de masse.

Nombre d'égarés ignorent encore qu'une rave est une grande party où officient des DJ's (Disc-Jockeys) chargés de mixer, soit d'enchaîner des disques, en modifiant leur son sur une table de mixage. Paradoxalement, de la promotion de ces soirées par de multiples sponsors alléchés au lancement d'une "Techno-parade" d'appareils électroménagers, en passant par le remixage de la "Messe pour le temps présent" qui a consacré Pierre Henry, septuagénaire inventeur de la musique concrète, au rang des "pères spirituels" du mouvement, l'air du temps porte indiscutablement la griffe Techno.

Récupération classique d'une mode - et alors?

La face cachée de la planète Techno

Et alors, la face cachée de la planète Techno est criblée de contre-vérités autrement moins candides, comme le démontre la recherche fouillée de Renaud Meichtry, David Rossé et Joël Vacheron, étudiants de troisième année en Sciences sociales, à la Faculté des sciences sociales et politiques de l'Université de Lausanne. Fraîchement publiée (*), elle a été menée dans le cadre d'un séminaire d'anthropologie traitant de l'influence des nouvelles technologies d'information et de communication sur les liens sociaux, dirigé par le professeur Gérald Berthoud.

David Rossé fréquentait les rave parties en habitué, Joël Vacheron occasionnellement, Renaud Meichtry pas du tout. Les deux pistes centrales qu'ils ont choisi de creuser: "l'importance de l'imaginaire futuriste lié à la Techno et la différence de discours entre ceux que l'on pourrait appeler les "producteurs" (leaders du mouvement) et les "consommateurs" (ravers)", les ont conduits tout droit au décryptage d'une notion fourre-tout dont se réclame le mouvement: la cyberculture .

La Techno a un fort ancrage dans le passé

L'important, c'est la référence

Une vision fataliste

Dépouillée au passage de l'aspect d'indétermination que recouvrait l'oeuvre de Wiener, l'ère nouvelle de la cyberculture va de pair avec une vision fataliste, centrée sur l'avènement imminent d'un futur historique déterminé par la technologie. "Ainsi, toute l'hétérogénéité de l'évolution technologique et les conséquences qu'elle peut avoir sur la société semblent être réduites inévitablement à la logique propre à la cyberculture.

Cette généralisation a comme principale conséquence le progressif abandon d'une réflexion critique quant aux modifications économiques et sociales qu'engendre la progression technologique."

Les chercheurs relèvent un processus similaire autour des thèses de Marshall McLuhan, concepteur du "village global", pour qui "les sociétés humaines seraient directement modelées, sur le plan culturel, intellectuel et social, par les grandes techniques qu'ont été successivement l'écriture, l'imprimerie, puis les medias de masse".

Vers la cyberdémocratie

La "sous-culture du samedi soir"

Des fins mercantiles

Un fabriquant des simulations du réel cautionnées par la science pour les prescrire en modèles d'un futur déterminé par la seule avancée technologique, la cyberculture suit le droit fil de l'"ordre culturel dominant" qui promeut la toute-puissance technologique à des fins mercantiles. Pour Renaud Meichtry, David Rossé et Joël Vacheron, tel est bien "l'aspect le plus pernicieux du mouvement: sa collaboration insoupçonnée à la logique économique".

Technophiles ou technophobes, le débat est ouvert... et s'inscrit parfaitement dans les objectifs du séminaire d'initiation à la recherche dirigé par Gérald Berthoud, pour qui la relation homme-machine pose désormais un questionnement social fondamental. "L'ordinateur et le réseau ont généré une machine transversale, soit utilisable dans quasi tous les domaines de la vie individuelle et publique. Face à la nouvelle forme de lien social créée par le réseau technique, que va devenir la relation face à face, sans doute constitutive de l'humanité?"

La "révolution du savoir partagé"

Le première période du séminaire, avant l'investigation concrète sur le terrain des applications technologiques, consiste donc, pour Gérald Berthoud et ses étudiants, à passer au crible de l'analyse critique divers thèmes liés à la communauté et à la démocratie virtuelles.

En effet, si l'"affaire" Dolly, célébrissime brebis clonée, démontre que la biotechnologie engendre autant de craintes que de considérations éthiques, au niveau des nouvelles technologies, par contre, l'euphorie semble régner...

"Un vocabulaire quasi religieux encense la "révolution du savoir partagé", alors que les usagers d'Internet sont peut-être 15% aux Etats-Unis, 5% en Europe et 0,0001% en Afrique...

Le danger serait de verser dans le déterminisme technique.

L' Occident a intégré l'idée du développement des sciences et des techniques innovatrices comme agent de changement.

En fait, ce développement est lui-même en bonne partie déterminé par des valeurs et des facteurs économiques."

 

De nouvelles fractures sociales vont apparaître

Le lendemain meilleur chanté par les cybernéticiens est-il donc si terrifiant? "Les voitures, aujourd'hui programmées pour choisir un itinéraire, feront demain de leurs conducteurs des passagers au volant. De même, la domotique nous rendra spectateurs dans notre propre maison. Une logique semblable se dégage des aspects pratiques et confortables de toutes ces applications: pour que tout fonctionne automatiquement, avec un maximum de sécurité, il faut déposséder l'être humain de ses initiatives. Pour le libérer et lui permettre d'accomplir des choses intelligentes, diront ses partisans... Mais personne n'exprime aussi clairement une perspective aussi effrayante qu'intéressante!"

De l'emploi du portable à la culture hors-sol réglée par ordinateur, nul doute que les nouvelles applications technologiques nous libèrent de nombreux gestes routiniers. Et après?... "De même que les caissières ne sont plus que des bras en mouvement depuis l'introduction d'un système quasiment automatique dans les grandes surfaces, nombre de bras s'avéreront bientôt inutiles et trop coûteux. Que va-t-on faire des nombreuses personnes sans formation, qui ne se mueront pas toutes en créateurs de logiciels? Loin de se réduire, de nouvelles fractures sociales vont apparaître..." Là se situe pour Gérald Berthoud l'enjeu et l'intérêt de son enseignement: "Déboucher sur l'interrogation radicale d'une société qui se trouve devant des problèmes gigantesques et continue de fonctionner comme si ces transformations n'existaient pas!"

 

La techno: mode, contre-culture ou fantasme de sociologue?

 

Les sons qui ornent ces pages sont extraits de "Project Nebula", preview du disque Virualis programmé pour l'automne 1997.

 

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