Un concert de rock

pour mes fractales

 

Une star de cinéma sur la couverture du magazine de vulgarisation scientifique de l'Université de Lausanne? L'affaire paraît incongrue. Et pourtant, l'acteur Jeff Goldblum, interprète du personnage de Ian Malcolm dans «Le monde perdu» (ou «Jurassic Park II»), figure bel et bien sur la première page du numéro d'«Allez savoir!» que vous tenez entre les mains.

Quel moustique préhistorique nous a donc piqués? «Allez savoir!» serait-il en quête de lectorat au point de se transformer en fanzine pour survivre? L'explication est moins mercantile qu'il n'y paraît.

Les cinéphiles, enfin surtout ceux qui suivent les grandes productions hollywoodiennes, le savent bien: Jeff Goldblum s'est spécialisé dans l'interprétation des scientifiques à l'écran. On l'a découvert en savant mutant, victime de ses propres manipulations dans «La Mouche», puis en informaticien surdoué dans «Independence Day» et surtout en théoricien du chaos dans «Jurassic Park».

Jeff Goldblum symbolise désormais le bon savant. Un chercheur qui maîtrise à la fois des paramètres techniques contemporains (l'ordinateur, les maths, la physique quantique), tout en professant que la science ne nous protège pas de tout. Un chercheur qui prévient des humains trop présomptueux que la nature ne se laisse pas dompter. Bref, un savant sur lequel on a envie de se reposer.

Le personnage de Ian Malcolm ne se limite pas à personnifier un cousin de fiction du commandant Cousteau ou d'Hubert Reeves version rock star: il témoigne de la popularité phénoménale que peut gagner la science contemporaine la plus complexe lorsqu'elle est rendue accessible à un vaste public par le biais d'une vulgarisation de qualité.

Car, non contents de donner la vedette à des scientifiques, qu'ils soient paléontologues, préhistoriens ou mathématiciens, les deux moutures de «Jurassic Park», et surtout les deux romans de Michael Crichton qui les ont précédées, ont popularisé une révolution mathématique de cette fin de siècle: la théorie du Chaos et son cortège de fractales, dont la puissance évocatrice vaut bien celle des vélociraptors et autres T-Rex.

Comme l'explique le professeur de statistique à l'UNIL François Bavaud, le succès populaire de la théorie du Chaos s'explique aussi par son nom. «Je ne pense pas, nous dit-il, qu'en l'appelant «théorie de la dépendance sensitive aux conditions initiales» &endash; son vrai nom &endash; le succès eût été le même dans le grand public.»

Dans le cas de «Jurassic Park» comme dans d'autres, l'effort de mise en forme a enthousiasmé des foules que l'on sent prêtes à se passionner pour tout ce qui touche de près ou de loin à la science contemporaine. Un intérêt trop souvent douché par le jargon savant derrière lequel se dissimulent nombre de communications universitaires. «Jurassic Park» comme Jeff Goldblum nous montrent une voie : la science peut faire rêver. Elle peut être séduisante et stimulante, pour autant qu'on se donne les moyens de la transmettre.

Cette démonstration, somme toute, valait bien une photo de couverture.

Jocelyn Rochat


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