La greffe du coeur a 30 ans: l'âge de raison?

par Alexandra Rihs, journaliste RP

 

Entrée dans la légende du XX e siècle au même titre que le premier pas de l'homme sur la Lune, la transplantation cardiaque est presque devenue une opération de routine. Demain, face au nombre insuffisant de donneurs d'organes, est-ce à l'éclatement des frontières du génie génétique que l'on devra le prochain chapitre de l'histoire générale des greffes?

 

Le Cap, Afrique du Sud, 3 décembre 1967. Le nom d'un chirurgien de 45 ans, Christian Barnard, vient d'entrer dans l'histoire de la médecine: ce pionnier a osé l'opération mythique, la première greffe du coeur! Son patient survivra 18 jours avant de succomber d'une pneumonie; la haute dose de radiations qu'il avait subies en vue d'éviter le rejet du nouveau coeur l'exposait à la moindre infection.

Le «chirurgien aux doigts d'or»

Quelques semaines plus tard, c'est au tour du Dr Norman Shumway, de l'Université de Stanford (Californie), qui expérimentait cette greffe depuis des années sur des chiens, de se lancer dans l'aventure, mais le malade meurt rapidement. Entre-temps, pour avoir prélevé le premier coeur battant, c'est-à-dire sur un cadavre en état de mort cérébrale, maintenu artificiellement en vie, Christian Barnard a levé un tabou. L'Amérique ouvre le débat : «Faire admettre une définition de la mort en terme de fonction cérébrale, alors qu'elle se basait légalement sur l'arrêt du coeur et de la circulation sanguine, demanda de gros efforts d'information», se souvient aujourd'hui Norman Shumway, interrogé récemment par une équipe de la Télévision suisse romande («Temps Présent», août 1997, sur «La saga de la greffe du coeur»).

2 janvier 1968 : deuxième transplantation cardiaque de Christian Barnard. Le traitement antirejet a été allégé pour diminuer le risque d'infection et Philip Blaiberg, un dentiste d'une soixantaine d'années, rentre chez lui deux mois après l'opération. Les médias suivent jour après jour le bulletin de santé de la preuve vivante du succès de la greffe, tandis que le «chirurgien aux doigts d'or» devient une superstar, reçue jusque chez les chefs d'Etat.

En Europe, c'est à Paris que le Professeur Christian Cabrol donne le coup d'envoi, le 24 avril 1968. Un décret considérant la mort cérébrale comme signe tangible de la fin de la vie paraît juste trois jours avant l'opération, qui échoue. «Curieusement, se rappelle Christian Cabrol, cette greffe n'a soulevé aucune indignation. On nous disait : C'est formidable, continuez!» Et partout dans le monde, les opérations se multiplient : 102 greffes pour la seule année 1968. La technique est au point, mais l'euphorie de courte durée: de tous les patients transplantés cette année-là, seul survivra &endash; plus de 18 ans! &endash; Emmanuel Vitria, opéré à Marseille le 27 novembre par le Professeur Henry et Jean-Raoul Montiès.

Le médicament antirejet

Découragé, le monde attend le prochain miracle : le médicament antirejet. Il s'appelle Ciclosporine A (Sandimmun): cet immunosuppresseur a été découvert en 1972 par l'immunologiste suisse Jean-François Borel. L'époque est à la recherche de nouveaux antibiotiques, et c'est par hasard, dans un prélèvement de terre ramené de Norvège, que ce chercheur des Laboratoires Sandoz remarque un champignon semblant pourvu de capacités immunosuppressives. Les tests ayant démontré que cette molécule paralyse les réactions immunitaires de l'organisme sans en détruire les cellules, la Ciclosporine est disponible au début des années 80. La solution? Pas encore. Toxique pour les reins, elle permet tout de même à des milliers de personnes de mener une vie presque normaleŠ

Aujourd'hui, en combinant hygiène de vie, strict suivi médical et soutien psychologique, l'indice moyen de survie d'un transplanté du coeur à 10 ans serait de 42 %. Le problème N° 1 de tous les centres de transplantation demeure le manque de donneurs; quelle que soit l'évolution de leur nombre potentiel, les situations favorables au prélèvement d'organes resteront limitées. D'où la recherche d'organes de remplacement, qui suit deux pistes principales : les animaux et le coeur artificiel.

La transplantation d'organes d'animaux

La xénogreffe, ou transplantation d'organes d'animaux sur l'homme, s'est jusqu'ici soldée par l'échec clinique. Mais aux portes de Cambridge, en Grande-Bretagne, la compagnie privée Imutran &endash; rachetée en avril 1996 par Sandoz-Pharma, désormais Novartis &endash; poursuit des recherches désormais très avancées: on y élève des porcs, génétiquement modifiés depuis fin 1992 dans le but de parer au rejet immédiat, afin que les organes de cette espèce, voisins par la taille, l'emplacement et le fonctionnement, puissent se substituer un jour aux organes humains.

Le coeur artificiel total

Le scandale de la vache folle a fait retarder les premiers essais cliniques: on craint la transmission d'un éventuel virus du cochon à la faveur d'une xénogreffe et, de là, qui pourrait garantir sa non-propagation dans l'espèce humaine?

Moins spectaculaires, les recherches sur le coeur artificiel total font aussi leur chemin. Initialement conçu pour maintenir le malade en vie dans l'attente d'une transplantation, on annonce régulièrement sa prochaine fabrication industrielle aux Etats-Unis. Le système a ses limites, la durée de vie des batteries, et un gros défaut: il provoque la formation de caillots, générateurs de graves accidents cérébraux. D'autres inventions font et feront encore parler d'ellesŠ la greffe demeure l'intervention de la dernière chance.

10 ans de transplantation d'organes à Lausanne

Le foie: une greffe banalisée

Le périple du don d'organes

Le don d'organes en Suisse

 

Retour au sommaire