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Piqûre
mortelle

Combat contre l'allergie

Ces insectes qui nous en veulent

 

L'été s'approche. Mille tendres pousses germent dans le secret du sol. Hélas, guêpes, abeilles et frelons fourbissent aussi leur aiguillon, réel danger pour les allergiques. Un danger combattu par des chercheurs lausannois qui expérimentent un traitement prometteur.

 

rente milligrammes de vie! C'est l'ahurissante légèreté d'une abeille. Avec l'ours et le loup, cette bête si menue fait partie des rares espèces animales encore capables de faire fuir le brave mammifère que nous sommes. Et encore est-elle insensible au fusil. La situation serait cocasse si la douloureuse piqûre n'était pas parfois mortelle. Et même plus souvent qu'on l'imagine.

 

Plus dangereux que les serpents

n Suisse, guêpes, abeilles et frelons font bien plus de victimes que les serpents indigènes réunis. Ce n'est pas que le venin des hyménoptères soit si violent. En temps normal, un animal de notre taille est capable de supporter bien des piqûres simultanées. Si les injections de ces insectes sont si redoutables, c'est qu'elles contiennent des substances qui provoquent des allergies particulièrement méchantes.

Pour les quelques pour-cent de la population qui ont développé cette sensibilité, une seule piqûre présente un risque.
La médecine n'a qu'une seule arme pour délivrer les infortunés du dard de Damoclès : la désensibilisation. Ce traitement consiste à injecter les substances responsables de l'allergie (les allergènes) en quantités croissantes, jusqu'à ce que le corps s'y soit «habitué».

Ce remède de cheval, s'il permet à beaucoup de profiter sans crainte des joies de l'été, n'est pas dépourvu de dangers. Des statistiques américaines montrent que 30 % des patients suivant une cure de désensibilisation rapide au venin d'hyménoptère sont victimes d'un incident allergique! Même les traitements plus doux ­ et par conséquent plus longs ­ connaissent 10 % de réactions plus ou moins graves au cours des injections.

 

Cobayes humains

oilà qui donne une idée de l'intérêt des recherches menées par une équipe pluridisciplinaire du CHUV et de l'Université de Lausanne. Médecins et biochimistes ont mis au point un traitement prometteur qui vient d'être administré pour la première fois sous cette forme à l'homme. Cette percée est le fruit d'une collaboration voulue en 1994 entre l'Université de Lausanne, le CHUV et l'EPFL. A cette époque où la transdisciplinarité s'impose de plus en plus, les trois institutions décident de lancer une série de projets de recherche communs.
Parmi ces derniers, l'étude de François Spertini, médecin adjoint de la Division d'immunologie du CHUV, et de son collègue Giampietro Corradin, maître d'enseignement et de recherche à l'Institut de biochimie de l'Université de Lausanne. Les deux scientifiques se proposent de mettre à profit la chimie du vivant pour mieux comprendre le mécanisme de la désensibilisation. Ils ont même l'espoir de mettre au point des injections qui ne risquent pas de provoquer de réaction allergique.




François Spertini, médecin adjoint de la Division d'immunologie du CHUV

«Les produits utilisés pour les cures classiques contiennent les allergènes natifs, tels qu'on les trouve dans le venin, explique François Spertini. Le traitement consiste à injecter ces substances en quantités juste assez faibles pour ne pas déclencher la réaction allergique. Notre but était de trouver des substances proches de l'allergène d'origine, capables de désensibiliser, mais qui ne puissent pas provoquer la crise allergique.»

Première piqûre: l'allergique s'ignore encore

our comprendre les essais des médecins et biochimistes lausannois, il vaut la peine de suivre pas à pas le développement d'une allergie. Qui dit désensibilisation sous-entend qu'il y a eu sensibilisation. C'est effectivement par cette première réaction que commence toute allergie. Elle a lieu lorsque la substance responsable, l'allergène, pénètre pour la première fois dans le corps. Par exemple la première fois qu'un enfant se fait piquer par une abeille.


La phospholipase à l'état brut. Cette molécule est l'une de celle qui provoquent l'allergie au venin d'abeille.
  En apparence, ce premier contact ne déclenche aucune réaction particulière, hormis l'enflure et la douleur dues aux toxines du venin. Mais le système de défense du corps, ce fameux système immunitaire qui nous protège des maladies, ne reste pas inactif devant cette substance à laquelle il va s'opposer.
Le ballet des cellules chargées de défendre le corps se met en marche. Les «macrophages», gobeurs d'intrus, les globules blancs du sang et autres «lymphocytes» se mettent à décortiquer l'allergène, et à préparer une défense pour le cas où ce même intrus se présentait à nouveau aux portes du corps. Ces préparatifs seraient salutaires si l'allergène était un virus dangereux. Mais le corps de l'allergique «exagère». Il lève une armée pour chasser un moucheron.

 

Deux semaines pour armer le mécanisme

a course à l'armement prend un certain temps, pendant lequel l'organisme est encore incapable de réagir à une nouvelle piqûre. Pour certaines allergies, ce délai de latence peut durer plusieurs années. Ce qui explique par exemple qu'un allergique aux poils de chat ne devienne sensible à son animal qu'après bien des mois de collocation. Pour les guêpes et abeilles, la latence est en principe courte : dix à quinze jours après sa première abeille, notre allergique est déjà prêt à réagir à la moindre piqûre nouvelle.
Son organisme a fabriqué en quantités anormales des petits «déclencheurs» (l'Immunoglobuline E) prêts à réagir à la présence de l'allergène. Que ce dernier montre le bout de son nez, et l'arsenal de défense est mis à feu. C'est alors la réaction allergique et ses manifestations plus ou moins graves: réactions cutanées loin de la zone de la piqûre, gonflements, crises d'asthme, chutes de pression sanguine, vertiges et évanouissements, ou même pertes de connaissance.
La désensibilisation consiste à «habituer» à l'allergène les cellules chargées d'identifier les intrus. De guerre lasse, elles cessent peu à peu de sécréter l'Immunoglobuline déclencheuse. Le risque du traitement, c'est d'activer les déclencheurs restants par une trop grande quantité d'allergène. Nous voilà au cœur du problème qui a occupé les chercheurs lausannois pendant six ans : titiller les «détecteurs d'intrus» sans activer les «déclencheurs».

 

Phospholipase, qui es-tu?

armi les quatre allergènes importants du venin d'abeille, les scientifiques lausannois en ont choisi un, déjà bien connu et répondant au nom barbare de «phospholipase». La molécule de cette substance perfide est constituée d'un long filament entortillé en forme de pelote (voir illustrations, ci-contre).
Dans un premier temps, François Spertini et Giampietro Corradin

recherchent les zones actives de ce filament, les fragments qui seraient responsables de la réaction allergique.
«Nous en avons découvert de multiples, commente l'immunologue. En plus d'être nombreuses, ces zones ne sont pas les mêmes d'un allergique à l'autre!» Autant dire que toute la longueur de cette «phospholipase» a son importance.
En laboratoire, les équipes lausannoises reproduisent alors trois portions du filament (peptides). Trois longs morceaux qui, mis bout à bout, reproduisent exactement le brin original complet (en bas sur l'illustration). Seule différence : les molécules artificielles ne se pelotonnent plus. Elles restent élégamment étendues. «Pour éviter de déclencher une réaction allergique, précise le médecin lausannois, nous avons été amenés à utiliser de longs fragments d'allergène dépelotonné. Là, nous avons dû perfectionner les techniques de production et de purification de ces peptides, une approche originale à Lausanne.» Les chercheurs nourrissent alors l'espoir que leurs extraits artificiels n'activent pas les «déclencheurs» de l'allergie, mais qu'ils provoquent tout de même la désensibilisation.

 

Tests encourageants

es premiers tests in vivo pratiqués chez des souris sensibilisées au venin d'abeille sont très encourageants. Non seulement les petits mustélidés supportent très bien le traitement, mais ils montrent des signes évidents de désensibilisation. Les pauvres bêtes qui reçoivent en parallèle l'allergène original, comme dans une désensibilisation classique, n'en mènent pas large. Chaque injection manque de les faire passer de vie à trépas. Plusieurs fois de suite, la seringue fait chuter leur température corporelle de 38 à 32 degrés!
L'innocuité et l'efficacité du produit lausannois une fois établies chez la souris, l'étude clinique peut démarrer. Selon François Spertini, un passage aussi rapide aux tests sur l'homme a été possible grâce à «la grande pureté des fragments d'allergène produits par l'Institut de biochimie, et la grande sécurité de la technique de fabrication mise au point».
Une quinzaine de patients allergiques donnent leur accord pour bénéficier du nouveau traitement. «Aucun n'a présenté la moindre réaction allergique lors de l'augmentation des quantités injectées, alors qu'ils ont reçu des doses dix fois plus fortes que lors d'une désensibilisation classique! s'enthousiasme François Spertini. La sécurité du traitement paraît excellente à ce stade.»

 

Des résultats réjouissants

es résultats sont d'autant plus réjouissants que la technique utilisée pourrait s'appliquer à d'autres cas, comme l'indique le chercheur : «Le venin d'abeille n'est qu'un modèle. Ce qui nous intéresse, c'est de pouvoir nous attaquer à d'autres allergies en utilisant le même principe.» Au rhume des foins, par exemple, dont on connaît bien les principaux allergènes. «Mais attention, ce n'est pas la panacée, avertit le scientifique. Ce traitement n'est applicable qu'à des allergies bien définies, pour autant que les substances allergènes soient connues.»
Reste à passer le cap de l'industrialisation du processus. Impossible de chiffrer pour le moment le prix d'une préparation comme celle de l'Institut de biochimie. François Spertini est à la recherche de partenaires «non académiques» pour transformer l'expérience en traitement, le produit expérimental en vaccin industriel.
Bien des questions attendent encore des réponses. Les patients qui ont suivi le traitement l'ont bien toléré et leur système immunitaire a bien réagi. Mais sont-ils protégés contre un venin réel, qui contient d'autres allergènes? Faudra-t-il compléter la préparation par d'autres molécules? Pourra-t-elle être administrée sans injection, par la voie des muqueuses du nez ou de la bouche? Des interrogations auxquelles François Spertini espère pouvoir répondre un jour. Sans sombrer dans l'obsession pour autant : le chercheur tient à rester médecin. «Je ne considérerai jamais un patient comme un «cas intéressant». Je tâche de concilier la recherche et la pratique de la médecine, deux activités qui s'enrichissent mutuellement.»

       

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