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Jeux de main,
jeux de Romains
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Des
combats sanglants ont été aussi organisés dans
les amphithéâtres de la Suisse gallo-romaine, notamment
à Avenches, Nyon et Martigny. Coup de buccin sur ce phénomène
mal connu à l'occasion de la sortie du film «Gladiator»
(photo ci-dessus).
ême
si les amphithéâtres étaient nombreux dans la
«Suisse romande» antique, le célèbre «Ave
César, ceux qui vont mourir te saluent» n'y a jamais
retenti. D'abord, parce que les combats de gladiateurs n'y étaient
pas aussi fréquents qu'à Rome, mais encore parce que
cette formule qui fait le bonheur des BD et des péplums n'a
pas connu le succès que l'on croit.
Les historiens estiment
aujourd'hui que le quotidien des gladiateurs était moins
mélodramatique et plus silencieusement meurtrier. Le légendaire
«morituri te salutant» n'aurait ainsi été
prononcé qu'une seule fois à Rome, et c'était
à l'occasion d'une mise en scène exceptionnelle comportant
une bataille navale organisée pour distraire l'empereur Claude.
«Les textes nous disent d'ailleurs de lui qu'il ne levait jamais
le pouce pour épargner un rétiaire, parce qu'il adorait
lire la peur dans les yeux du gladiateur», explique Pierre
Ducrey, archéologue et professeur d'histoire ancienne à
l'Université de Lausanne.

Sept arènes en Suisse
a
BD comme les péplums (et notamment le dernier en date,
«Gladiator», sur les écrans des cinémas
romands dès la mi-juin) n'ont en revanche pas menti
quant à la fascination que ces spectacles farouches
exerçaient sur les foules de l'Antiquité, et
notamment les 50'000 spectateurs qui s'agitaient sur les marches
du Colisée de Rome. «Selon la formule «Panem
et circenses», il faut offrir du pain et des divertissements
au peuple, d'où les deux piliers du pouvoir romain:
le ravitaillement en blé de la capitale Rome et l'organisation
des jeux», commente Pierre
Ducrey.
Ce «deuxième
pilier», les habitués des sept amphithéâtres
«suisses» (voir encadré en page 26) en ont
également profité, même si les spectacles
proposés étaient moins sophistiqués qu'à
Rome. «Qu'un petit pays comme le nôtre compte autant
d'amphithéâtres est déjà révélateur
de l'importance qu'a pu prendre ce phénomène
dans nos contrées», observe Daniel
Paunier, professeur d'archéologie des provinces
romaines à l'Université de Lausanne.
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Course à la surenchère
« aute
de témoignages antiques, nous ne savons pas précisément
quels étaient les types de spectacles offerts par les
magistrats de la région, explique Daniel Paunier. Mais
il est certain que les sommes investies étaient beaucoup
plus modestes qu'à Rome. A la place des combats à
grand spectacle, des batailles
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rangées et des affrontements
d'animaux exotiques, les Gallo-Romains assistaient plus probablement
à des chasses d'ours, de sangliers, de cerfs ou de
taureaux et à des affrontements de paires de gladiateurs.»
Les superproductions
organisées dans la capitale pour les empereurs ont,
quant à elles, pris des proportions qui dépassent
l'entendement. Titus sacrifie ainsi 9000 bêtes au Colisée
et Trajan organise des jeux durant 120 jours où il
met en scène 11'000 animaux et 10'000 gladiateurs pour
célébrer son triomphe contre les Daces.
«Bien
sûr, ces chiffres sont des maximums, observe l'archéologue
lausannois. Mais il suffit de les comparer aux spectacles
donnés quelques décennies plus tôt pour
mesurer une progression due à la surenchère:
quand Pompée organise des jeux spectaculaires pour
l'époque, il programme 600 lions, 400 léopards
et, nouveauté étonnante, un rhinocéros.
César, quant à lui, se contente de 400 lions
d'Afrique mais aussi d'une girafe, animal présenté
pour la première fois au public, pour célébrer
son triomphe sur la Gaule.»

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Les combats de femmes et de nains
ette
prolifération des acteurs dans l'arène romaine
se double d'une exploration graduelle des méandres
des perversions humaines. Pour rassasier un public vite
blasé, les organisateurs multiplient les raffinements.
Le bizarre côtoie le luxe, et l'exotisme se mesure
au passé, comme le montrent ces rencontres improbables
entre des gladiateurs armés à l'ancienne et
des tigres ou des hippopotames. Sans oublier ces chasses
mémorables où des femmes et des nains jouent
les vedettes.
C'est que
les femmes descendaient également dans l'arène.
Le poète Martial, Dion Cassius et Suétone
évoquent ainsi les exploits de ces combattantes qui
ont égorgé des lions, un acte de bravoure
considéré comme digne d'Hercule avant qu'il
ne soit ainsi «banalisé» dans un amphithéâtre.
D'autres sources parlent de combattantes juchées
sur des chars, et même de Romaines qui s'entraînaient
avec les gladiateurs ou qui venaient s'encanailler nuitamment
auprès de ces solides gaillards.
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Pas de chrétiens dans les arènes
suisses
n
sus de ces combats plus ou moins équilibrés,
l'amphithéâtre servait également de
décor à diverses exécutions (prisonniers
de guerre ou criminels de droit commun obligés de
s'entretuer jusqu'au dernier, ou encore chrétiens
exécutés pour leur foi). Ce dernier spectacle,
fréquent à Rome, a très probablement
été épargné à nos ancêtres.
Et pour cause : «Le christianisme n'apparaît
guère chez nous avant le IV e siècle, à
une époque où les jeux sont déjà
sur le déclin», explique Daniel Paunier. Le
seul martyre attesté non loin de nos frontières
est celui de Blandine, qui fut livrée aux bêtes
avec 47 autres compagnons d'infortune en 177 à Lyon.
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Faute
de chrétiens et de jeux monumentaux, les Gallo-Romains
ont plus probablement assisté à des chasses,
à des combats homme-animal et à des affrontements
de gladiateurs. C'est du moins ce que suggèrent une
mosaïque retrouvée à Yvonand (elle montre
un venator, le gladiateur-chasseur qui excite des bêtes
sauvages avec une crécelle) et l'étude des ossements
découverts dans les amphithéâtres suisses.
A la notable
exception d'un dromadaire, dont les restes ont été
retrouvés à Augst, les spectacles provinciaux
utilisaient largement les espèces de la région
(taureaux, ours, cerfs, biches, aurochs, lièvres...)
plus faciles à capturer et moins chères. Un
menu parfois rehaussé par l'élaboration de décors
dans l'arène (des collines ou des forêts) qui
permettaient de proposer un spectacle plus réaliste,
voire de créer des effets de mise en scène.
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Les spectacles non mortels
« a
mort n'était pas toujours au menu, ajoute Daniel Paunier.
Les spectacles pouvaient également comporter des aspects
plus proches du music-hall ou du cirque d'aujourd'hui. Nous
avons notamment retrouvé des images de dompteurs au
sens moderne du terme, où l'un d'entre eux se laisse
embrasser par un tigre.»
Dans nos contrées, ces dompteurs peuvent devenir dresseurs
d'ours. Une profession dont l'existence est attestée
par une stèle mortuaire retrouvée à Zurich,
qui fait référence à des ursarii, des
dompteurs de plantigrades travaillant probablement à
l'amphithéâtre de Vindonissa.
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Ferox, Fulgur et Ursius
l
y a fort à parier que les habitués des amphithéâtres
d'Avenches, de Nyon et de Martigny n'ont pas été
privés de combats de gladiateurs. Ces derniers sont
indirectement attestés par une mosaïque d'Augst
qui présente un affrontement violent. Et par l'étonnante
découverte d'Aubonne : un relief en pierre qui montre
un combat entre deux gladiateurs, probablement arraché
d'un mur des arènes de Nyon.
Pas trace, en revanche, de sépulture de gladiateur
tombé dans une arène suisse. Les fouilles n'ont
livré aucune de ces stèles funéraires
découvertes ailleurs en Gaule et si riches en informations.
Elles nous rappellent ainsi que certains gladiateurs pouvaient
remporter de nombreuses victoires l'un d'entre eux
en comptabilise 50 , ce qui ne les empêchait pas
de mourir jeunes. On y découvre aussi que ces combattants
portaient des surnoms qui les accompagnaient jusque dans la
tombe, tels Ferox, Fulgur (rapide comme l'éclair) ou
Ursius (qui a la force de l'ours).
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Des origines étrusques
lou
des jeux, les combats de gladiateurs en étaient également
l'exercice fondateur, précise Pierre Ducrey : «On
attribue généralement l'origine de ces affrontements
aux Etrusques qui organisaient des cérémonies
funéraires (les ludi) où l'on se battait à
mort en mémoire d'un défunt. Ces pratiques sont
très différentes des paisibles concours gymniques
grecs dont les premiers sont évoqués dans «L'Iliade»
après la mort de Patrocle et où le meilleur
doit l'emporter.»
De la pratique
des ludi étrusques, on dérive lentement vers
les munera romains, «des cérémonies que
devaient financer les édiles d'une communauté
et qui impliquaient des combats de gladiateurs. Au début,
les gladiateurs se battaient un contre un, puis par paires,
avant que les jeux soient de plus en plus richement dotés.»
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La fin des jeux
es
origines religieuses étaient encore évoquées
(en tout cas prétextées) à l'époque
où Jules César organisait un spectacle à
la mort d'un parent. Elles expliquent sans doute que les jeux
du stade aient été très peu critiqués.
«La sensibilité des gens est très différente
à l'époque romaine, assure Pierre Ducrey. On
peut la comparer à celle qui prévalait au tournant
du XIXe siècle en
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Chine où l'on assistait volontiers
à l'agonie interminable de criminels qui subissaient
les fameux supplices chinois. Les critiques ne débutent
qu'avec le développement du christianisme.» Et
encore restent-elles étonnamment modérées,
estime Daniel Paunier. «Certains chrétiens ont
bien dénoncé la lubricité et la dégénérescence
progressive des spectacles. D'autres ont protesté parce
que ces jeux détournaient l'homme de la nécessaire
recherche de son salut.»
Ces critiques,
doublées de l'arrivée de chrétiens au
pouvoir, ont-elles eu la peau des jeux? «On l'a dit.
Mais ce sont des raisons économiques, davantage que
la condamnation morale, qui ont conduit à la disparition
de ces spectacles violents, cruels, et pourtant très
populaires. La nature humaine a-t-elle vraiment changé
aujourd'hui? A voir l'état du monde, le doute et le
pessimisme ne peuvent que s'imposer.»
Jocelyn Rochat
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Les gladiateurs
en Suisse / Ce
que les Romains en pensaient
Les stades en
Suisse romaine
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