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Politique


POLITIQUE

L'opinion publique
au pouvoir ?

Pendant que les citoyens américains choisissent un nouveau président, leurs intentions sont auscultées minute par minute.
Au point que le sondage remplace presque le scrutin.

Le hic, c'est qu'il n'est pas souvent représentatif, explique le professeur lausannois
Paul Beaud.



Gore ou Bush for president? La campagne présidentielle américaine bat son plein, rythmée par des vagues incessantes de sondages censés déceler la moindre fluctuation dans les intentions de vote. Ainsi va la démocratie la plus «sondageuse» de la planète, qui semble incapable de se passer de ce jouet ambigu. Un abus médiatique que cette mesure instantanée des avis environnants? Ils sont nombreux à le penser de ce côté de l'Atlantique où l'on se range plus volontiers derrière la provocation du sociologue Pierre Bourdieu: «L'opinion publique n'existe pas.» Et pourtant, l'Amérique sort d'une vilaine affaire où, pour la première fois, les sondages ­ et do
nc l'opinion publique ­ ont tenu tête à l'intelligentsia politique et médiatique du pays.

 

Des sondages d'influence

Souvenez-vous de ces mois d'affaire Lewinsky où l'on a vu un président poussé à la démission par la majorité des responsables politiques et des éditorialistes du pays. Un président qui ne restait à la Maison-Blanche que


 

par la fragile grâce du soutien inconditionnel de 60 % des personnes sondées. Si Bill Clinton a pu terminer son mandat, c'est en grande partie à ces enquêtes d'opinion qu'il le doit. Consultés minute par minute, les Américains n'ont pas infléchi leur soutien. Même quand le procureur Starr a jeté en pâture les détails les plus sordides de l'affaire, l'opinion publique américaine n'a pas cédé à la manipulation. Faut-il en déduire qu'elle est entrée dans l'âge adulte des sondages?

 

L'opinion «réelle» et l'autre

«C'est une belle revanche, en effet, de l'opinion publique sur les sondeurs et les milieux politiques, apprécie Paul Beaud, professeur de sociologie des médias et de la culture à l'Université de Lausanne. Mais il serait faux d'y voir un retournement paradoxal. C'est l'opinion réelle qui s'est exprimée ici.» Une opinion «réelle»? «La plupart du temps, les sondeurs et leurs commanditaires ramènent tout au domaine qui les concerne : la politique par exemple. Des questions sur lesquelles tout le monde n'a pas une opinion claire. Ainsi, selon les enquêtes, l'opinion varie. Dans l'affaire Lewinsky, l'opinion n'a pas voulu voir une affaire de politique, comme on l'y incitait, mais une affaire de sexe. Un thème moral en somme sur lequel chacun a son idée.» La peine de mort est un autre thème typiquement moral sur lequel l'opinion publique a des idées arrêtées. «Ce n'est pas un hasard s'il refait surface avant chaque élection aux Etats-Unis, poursuit Paul Beaud. Souvent, même en Europe, le peuple est majoritairement favorable à la peine capitale, en contradiction avec ses institutions. Ce qui tend à montrer qu'il existe une opinion indépendante des élites politiques et médiatiques qui communiquent souvent en vase clos.»

 

Toutes les opinions ne se valent pas

Dans la pratique, les méthodes de sondage sont souvent discutables (lire encadrés). Au point que le sociologue Pierre Bourdieu, une référence en la matière, a longuement ironisé à ce sujet. A l'entendre, tout le monde ne peut avoir une opinion valable sur tout, faute de connaissances suffisantes. Donc, toutes les opinions ne se valent pas. En outre, le sujet même du sondage et les questions sont imposés aux sondés, même si tout le monde ne hiérarchise pas ce qui est important de la même manière. Néanmoins, le résultat du sondage une fois publié donne l'impression ­ généralement fausse ­ que le thème choisi fait partie des préoccupations de l'opinion publique.

 

L'illusion de la vérité

L'excellent ouvrage de Jean de Legge* donne en annexe l'exemple-type de la manipulation sondagière dans le domaine très fréquent des «échelles d'attitudes». L'auteur a comparé deux sous-échantillons équivalents, mais en présentant les choses différemment

Dans le premier tableau, on offre quatre possibilités de réponses à la question :
«Au total, diriez-vous que vous êtes?»

a) Très satisfait 27 %

b) Assez satisfait 57 %

c) Assez peu satisfait 13 %

d) Pas du tout satisfait 3 %

Le deuxième tableau propose six possibilités de réponse à la même question :
«Au total, diriez-vous que vous êtes?»

a) Très satisfait 15%

b) Satisfait 23%

c) Moyennement satisfait 29%

d) Moyennement critique 15%

e) Critique 9%

f) Très critique 9%

Dans le premier cas, avec une échelle à quatre positions, on relève 84 % de satisfaits
(57 % + 27 %). Dans la seconde formulation à six positions, on ne trouve plus que 67 % (15 % + 23 % + 29 %) de satisfaits.

Croyez-vous encore aux sondages?

M. B.

 

Des questions idiotes

«Les sondages peuvent parfois donner d'assez bons résultats en matière de prévision électorale», nuance Paul Beaud, qui donne néanmoins largement raison à son confrère : «Ce matin encore, j'entendais que X % des Français pensent que Laurent Fabius sera un meilleur ministre de l'économie que son prédécesseur. C'est totalement idiot. D'abord, parce que la plupart des sondés ne se sont jamais posé cette question. Ensuite, parce que personne n'a réellement la compétence pour y répondre.» Un autre exemple récent concerne Lionel Jospin, premier ministre français caillassé en Palestine pour avoir taxé le mouvement Hezbollah de terroriste. Avec raison? «Qui peut répondre à une telle question, interroge le professeur lausannois. Songez un peu : il faut être spécialiste des mouvements terroristes, connaître le Proche-Orient, comprendre les implications politiques d'une telle déclaration. Peu de gens sont compétents, ce qui n'empêche pas les sondeurs de donner un résultat chiffré et global.»

 

Qui paie questionne de travers

 


Mais qui donc songe à poser de telles questions? A l'origine d'un sondage se trouve toujours un commanditaire (politique, commercial, publicitaire...). C'est lui qui paie et c'est donc lui qui formule les questions. Il a l'espoir d'utiliser le sondage à des fins précises. Ce qui explique la parution de résultats contradictoires de plusieurs sondages sur un même thème. Plus que jamais, il est possible de faire dire aux chiffres ­ à l'opinion ­ ce que l'on veut. D'autant que les médias éludent les conditions de préparation du sondage (échantillon


aléatoire, méthode des quotas, sondage par grappe ou par volontariat, nombre de personnes interrogées, questions posées, etc...).
«Les sondages tels qu'ils sont pratiqués la plupart du temps n'ont aucune validité», conclut le professeur lausannois. Peut-on encore parler d'opinion publique? «Oui, elle existe bel et bien, mais pas sous la forme que l'on prétend. Il suffit de tendre l'oreille dans un café. C'est là qu'elle s'exprime le plus librement, sans fard. C'est là que l'on mesure les véritables préoccupations des gens.» Des brèves de comptoir en somme (lire encadré).

 

L'opinion publique au bistrot

La plupart du temps, les sondeurs partent d'une approche individuelle de l'opinion. «Mais, précise Paul Beaud, le démographe Alfred Sauvy a bien montré que l'interaction sociale change les choses. Au bistrot, une personne seule commandera peut-être un thé. Mais en groupe, tout le monde prendra une bière. L'interaction sociale aboutit à une décision collective. Le sondage est donc le plus mauvais moyen imaginable de rendre compte de l'opinion.» Ainsi, le vote extrémiste est-il systématiquement sous-estimé. Tout le monde ne confesse pas, même en sondage, à qui va son bulletin. D'autres ne diront pas la même chose selon qu'ils sont seul ou en présence d'autres gens. D'autres encore ne comprennent pas la question ­ complexe à dessein ­ mais n'osent pas le dire et répondent quelque chose. Sans oublier ceux qui se disent finalement «sans opinion» ou qui se résignent à un mauvais choix quand cette possibilité de réponse n'existe pas, etc...

 

Un jeu de dupes

L'opinion au café du coin

«C'est facile de pas être raciste quand on habite
un pavillon.»

«Si on était une grande puissance, on déciderait de
la taille de l'andouillette à Paris et pas à Bruxelles.»

«Ça vient trop tôt, l'an 2000, on est pas préparé.»

«Il n'est pas noir,
il a toujours été en France.»

«Le plus grand progrès de la médecine, c'est la chaise pour attendre l'infirmière.»

«Le cancer de la peau? Les plus bronzés, c'est les docteurs!»

«J'ai pas d'avis, du coup personne m'emmerde.»

«Le bogue de l'an 2000, quand on aura tous acheté l'anti-
bogue, ils diront que c'était pas vrai...vous verrez.»

Malgré ces nombreuses imperfections dans les enquêtes, l'opinion publique joue un rôle toujours plus grand et c'est à elle qu'en appellent les politiques, les éditorialistes ou le marketing, comme à un interlocuteur dont la légitimité est aussi absolue qu'avérée. Un jeu de dupes? «En réalité, explique le professeur lausannois, si l'on réfléchit dans une perspective historique, on voit que le sondage d'opinion répond à d'autres besoins. Malgré l'avènement des régimes démocratiques, les élites continuent à se méfier du peuple. Il n'est que de rappeler l'imaginaire lié aux classes dites dangereuses. L'opinion, il est vrai, peut s'exprimer parfois de manière violente, en descendant dans la rue, par des grèves ou des manifestations.» La foule fait peur. On part du principe qu'en groupe, l'homme est irrationnel. Dès lors, «le sondage serait une autre manière de conjurer les mouvements de foule, estime Paul Beaud, de domestiquer l'opinion en donnant la parole à un individu qu'on soustrait à l'influence du groupe. La démarche permet ainsi de l'isoler.»

 

Sauvé par les sondages

L'isoler pour mieux le manipuler? Quels effets ont les sondages sur l'opinion? «Le sujet fait toujours couler beaucoup d'encre. Mais depuis le débat télévisé Kennedy-Nixon en 1960, une sorte d'événement fondateur (un sondage comparait les votes d'avant et d'après-débat), l'on sait que ces effets demeurent modestes. Ce qui n'empêche pas des dépenses phénoménales en campagnes publicitaires. En 1992, Bush, Clinton et Perrot ont dépensé ensemble 500 millions de dollars.» Le marketing politique et le contrôle de l'image se développent. Des spins-doctors, hommes de l'ombre, conseillers et grands manipulateurs modernes, y travaillent. Leur métier: la désinformation.

Mais pas seulement: ils «flairent» l'opinion. Dans l'affaire Lewinsky, les conseillers de Clinton lui ont ainsi judicieusement recommandé de ne pas réagir à l'histoire du cigare, pariant qu'elle allait surtout discréditer ceux qui étaient prêts à tout pour le chasser de la Maison-Blanche. Le président devrait ainsi son salut à la conjugaison du bon sens populaire et à un effet de «spin».

 

A la merci des manipulateurs

Plus largement, la dérive sondagière et la manipulation de l'opinion grâce à de gros moyens pourraient-elles menacer la démocratie? «Le marketing politique coûte cher et a ses effets pervers, estime Paul Beaud, comme les affaires de financement occulte des partis, de corruption, etc... décrédibilisent le monde politique. Dans le même temps, ces dispositifs publicitaires court-circuitent toujours plus des institutions (partis, associations, syndicats...) qui, jusque-là, avaient été des relais de débat public. Le suffrage immédiat, via un sondage en direct, tend à faire disparaître ces lieux de maturation de l'opinion. Isolé, l'individu se trouve plus facilement à la merci de manipulateurs plus doués. Jörg Haider en est un bon exemple: une parfaite gestion de son image alliée à un discours populiste.»

 

Aux origines de l'opinion publique

Des études anthropologiques ont montré que le débat d'opinion est un phénomène assez universel. Historiquement, en Occident, on attribue «l'invention» du phénomène à la Grèce antique. Les débats se tenaient alors sur l'agora, la place publique. De même, la Rome républicaine s'exprime au forum. C'est la vox populi, la voix du peuple. Sa légitimité naît du débat. L'Empire limite cette expression aux jeux du cirque, confiant le sort des condamnés aux spectateurs. La chute de l'Empire et la féodalité font disparaître toute expression de l'opinion.

Le renforcement progressif du pouvoir royal en France lui redonne du crédit. Au XIVe siècle, le machiavélique Philippe le Bel s'en sert pour faire main basse sur le trésor des Templiers. Pour légitimer son acte, il lance de fausses rumeurs d'apostasie et d'obscénités à leur encontre afin de s'allier le peuple et l'Eglise.
A la Renaissance, des intellectuels tels que Montaigne soulignent
l'importance du contrôle exercé par le peuple.

Et Machiavel explique au prince que n'être point haï du peuple protège plus sûrement qu'une forteresse. En 1745, l'administration de Louis XV réalise une enquête sur l'état du royaume en vue d'augmenter les revenus du roi et... d'anticiper les réactions de l'opinion.

«... n'être point haï du peuple protège plus sûrement qu'une forteresse»


Bien avant 1745, avec l'émergence des salons littéraires et philosophiques, l'opinion se fait plus visible. Mais l'expression «opinion publique» apparaît pour la première fois sous la plume du Suisse Jacques Necker, ministre des Finances de Louis XVI. Il

écrit : «L'esprit qui anime la vie sociale, la prédilection pour la considération et la louange ont, en France, institué un tribunal devant lequel tous les hommes qui ont attiré sur eux l'attention se voient tenus de comparaître : et c'est l'opinion publique.» Les Révolutions qui suivent ne lui donnent pas tort. Le XIXe siècle invente la sociologie et développe des méthodes statistiques. Les journaux d'opinion foisonnent. C'est à cette opinion publique qu'Emile Zola en appelle pour dénoncer l'injustice de la condamnation de Dreyfus. La période marque la naissance des «intellectuels», détestés par la bourgeoisie conservatrice qui craignait qu'ils ne donnent de mauvaises idées aux «classes dangereuses».

Ces masses sont en effet manipulées au XXe siècle (communisme, fascisme, nazisme, ...) avec les résultats sanglants que l'on sait. Depuis 1945, des régimes démocratiques ont redonné ses droits à l'opinion. Mais une écoute excessive n'est pas sans danger.

 

16 % d'antisémites en Suisse ?

En Suisse, «le taux de personnes manifestant un comportement antisémite» s'élèverait à 16 %, selon un sondage paru en début d'année. Un chiffre inattendu, mais qui ne résiste pas à l'analyse. Commençons par les questions posées par l'Institut de sondage GfS : «Pensez-vous que l'influence des Juifs dans le monde et en Suisse est trop importante?» ou encore : «Pensez-vous que les Juifs exploitent la mémoire de l'Holocauste?» Répondre oui constitue, selon GfS, une «attitude antisémite». On peut déjà remarquer que la nature des questions exigerait une réponse nuancée et ne se prête pas au jeu du oui/non. La communauté juive de Suisse a d'ailleurs elle-même mis en doute ce résultat, rappelant la relative constance de l'antisémitisme décelé dans la population suisse par d'autres enquêtes depuis 1979 (7 % et 9,5 %).

M.B.