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Australie
Aborigènes et Jeux Olympiques
La technologie au service des Warlpiri
Peintures du Rêve Femmes Bâtons à Fouir
A
lire

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Aborigènes : des pistes sacrées aux pistes du stade
olympique
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A l'occasion des JO de Sydney, en septembre
prochain, l'Australie met (enfin) en valeur ce passé et cette
culture aborigènes qu'elle a longtemps méprisés.
Voyage accompagné au pays des «rêveurs du désert».
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JO
de Sydney : oui mais...
Ce n'est qu'en 1967 que
la citoyenneté a été accordée aux Aborigènes,
par référendum. Quelque quarante ans plus tard, des
sportifs aborigènes participeront aux Jeux Olympiques de
Sydney, du 15 septembre au 1er octobre. Pourtant, la situation est
encore loin d'être simple. Cathy Freeman, double championne
du monde du 400 mètres, a dû partir s'entraîner
aux USA pour échapper aux pressions locales des enjeux militants.
Pour certains Aborigènes,
en effet, la participation aux Jeux est d'une importance capitale.
Mais d'autres communautés n'ont pas donné leur soutien
officiel, estimant que l'enjeu n'est pas seulement d'entrer dans
la logique de compétition occidentale mais plutôt d'affirmer
une identité propre. En 1997, préfigurant ce débat,
un Festival du Dreaming (Rêve) s'est tenu en Australie. Et
la question continue de se poser: comment sensibiliser l'opinion
publique au sort d'une population native encore trop souvent victime
de racisme?
E.
G.
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omment
suivre à la trace des êtres pour qui tout est trace?
Quelle piste emprunter pour essayer de comprendre un monde complexe
et fascinant, si loin de notre dualisme occidental, si étranger
à la logique de compétition des Jeux Olympiques? Invitée
par la Faculté de théologie, l'ethnologue Barbara
Glowczewski, qui donnera deux conférences sur la culture
aborigène australienne à l'Université de Lausanne,
le 8 décembre prochain, nous sert de guide. Ethnologue et
chercheur au CNRS, la Française invitée par le Département
interfacultaire d'histoire et de sciences des religions de l'UNIL
s'immerge depuis plus de vingt ans dans cet univers. Elle a ainsi
partagé à plusieurs reprises la vie des Warlpiri,
un peuple du désert d'environ trois mille personnes.
Occupant
un territoire de 600 kilomètres du nord au sud, et de 300
km de l'est à l'ouest, les Warlpiri ont été
sédentarisés dans les années 50. Mais une loi
fédérale votée en 1976 leur a permis de récupérer
une partie de leurs terres où ils campent et circulent désormais
en voiture. Leur revenu principal provient des compensations minières
versées par les multinationales qui exploitent les gisements
d'or, ainsi que des peintures sur toile qui se vendent dans les
galeries d'art du monde entier.
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Lire des Rêves dans le sol
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« es
Warlpiri sont un peuple de chasseurs-cueilleurs qui, traditionnellement,
vivait des ressources du désert : plantes, petits animaux souterrains
comme les marsupiaux, |
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opossums, wallabies, etc...»
Ces plantes, animaux et minerais alimentent encore le rêve
sacré des populations aborigènes: «Tous ces êtres
vivants laissent des traces, invisibles à nos yeux d'Occidentaux,
fait remarquer Barbara Glowczewski. Les ignames, par exemple, lorsqu'elles
sont mûres, craquellent la surface de la terre. Tout, dans
les peintures et les danses, comme dans la lecture du sol par les
mythes, est donc basé sur la trace.
Lire le sol? C'est
qu'il raconte les origines du monde. Au commencement étaient
les êtres ancestraux. Plantes, animaux, vent, pluie, mais
aussi objets fabriqués, tout a été rêvé
et nommé par ces ancêtres et a pris existence par la
grâce de leur désir. Un Rêve dont les hommes
sont la dernière étape de la matérialisation.
Les êtres
ancestraux hybrides, ont une identité fluctuante. Tout bouge
d'ailleurs dans le désert : le vent déplace les dunes,
et les pluies courtes mais torrentielles créent pour un temps
d'immenses fleuves.
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«Les
êtres pluie, par exemple, sont des hommes et des femmes, mais
ce sont aussi des nuages, le tonnerre, les éclairs, raconte
l'ethnologue. Ils changent de forme à mesure qu'ils avancent,
montent au ciel, volent, pleuvent sur la terre, marchent, repartent.
Anthropomorphes ou non, mâles ou femelles, parfois l'un puis
l'autre, ces êtres mythiques ont sillonné la terre
en formant le paysage à partir de leur corps.»
Les
Aborigènes voient ainsi dans de gros rochers de granit les
traces d'une bataille entre opossums, où la pierre serait
la trace des corps des combattants.
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Des itinéraires de Rêve
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'urine,
les pleurs ou le sperme du varan ou d'autres espèces ont créé
des trous d'eau, l'empreinte de leurs pieds un lit de rivière,
leur sang un gisement d'ocre, etc. Toutes ces traces correspondent
à autant de sites sacrés, reliés par des itinéraires
que les Warlpiri appellent «Jukurpa», les Rêves
terme qui désigne en même temps le récit mythique
expliquant la formation du paysage et le nom des héros mythiques.
Et qu'en est-il des
hommes? «Tout au long de ces itinéraires, les êtres
mythiques ont semé les ressources utiles aux humains mais aussi
les esprits enfants, poursuit Barbara Glowczewski. Ceux-ci choisissent
leurs parents et on les appelle «ngampurrpa», désireux
de vivre. |
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C'est en rêve que la mère, le père ou un autre
membre de la parenté apprend à quel
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Rêve appartiendra
cet enfant, suivant le lieu où il a pénétré
le corps d'une femme. Comme toute vie humaine est la manifestation
de quelque chose qui lui préexiste, son nom existe sous la
forme condensée d'un vers de chant mythique avant qu'elle ne
s'incarne. Car le langage est indissociable de la matière et
c'est de leur rencontre que surgit la vie. Matière et mots
sont noués ensemble dans le Rêve.»
Au moment de la mort,
l'esprit enfant retourne au lieu d'où il est venu avant de
seréincarner à nouveau. Quant à l'être
qui a été habité par cet esprit, ses forces se
dissolvent tout au long de son itinéraire. Son âme va
rejoindre les ancêtres, aspirée par les nuages de Magellan,
deux galaxies visibles dans l'hémisphère sud. Et tout
en partant loin dans l'espace, elle rejoint les profondeurs de la
terre et les sites sacrés habités par les ancêtres. |
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Une vie de Rêves?
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aître,
mourir, c'est bien... encore faut-il vivre entre deux: la plupart
des Rêves décrivent une aspiration d'autonomie par
rapport à la nécessité d'alliance, l'ambiguïté
du désir d'être indépendant face au désir
de et pour l'autre. C'est que, experts en écologie, les Aborigènes
savent à quel point les espèces sont liées
les unes aux autres : «Si chacun doit être singularisé
par une espèce animale, celle-ci n'existe pourtant que dans
les liens avec les autres espèces, ce qui est représenté
par les multiples exemples de pistes qui se croisent», explique
Barbara Glowczewski.
«Les
grands rassemblements pour les échanges de biens, les promesses
de mariages, initiations, cérémonies de deuil se tenaient
là où l'eau et les ressources étaient suffisantes
pour que de nombreuses personnes puissent se sédentariser
un moment, poursuit l'ethnologue. L'organisation sociale warlpiri
répartit les gens en plusieurs groupes, associés à
des espèces différentes, et l'on doit se marier avec
quelqu'un d'une autre espèce que la sienne. Ainsi, la société
formalise-t-elle l'interdépendance entre toutes les espèces,
alors que les ancêtres du Rêve se reproduisaient au
sein de la même espèce, comme les animaux aujourd'hui.
Mais par rapport à cette interdépendance écologique,
économique et sociale, hommes et femmes mettent en scène
dans leurs rituels l'autonomie mythique de chaque espèce
et aussi de chaque sexe.»
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Un espace-temps parallèle
ais
que fait-on, concrètement, de toutes ces histoires? Né
du Rêve d'un être particulier, chaque individu a des
droits et des devoirs sur un itinéraire. Des droits de propriété
d'autant plus subtils qu'il s'agit non de surfaces délimitées
qui se côtoient mais de parcours qui s'entrelacent
le Rêve des uns croisant ici ou là le Rêve des
autres.
Les
devoirs imposent une responsabilité rituelle à l'égard
de ces lieux. Celle-ci consiste bien sûr à apprendre
la terre elle-même et ses ressources, mais aussi à
connaître les chants et les danses qui illustrent les mythes,
et à savoir peindre ces trajets et ce qu'ils racontent sur
le corps ou sur des objets. Danser, chanter, peindre ou accomplir
d'autres actions rituelles, c'est entrer, par les portails que sont
les sites sacrés, dans le Rêve. «Celui-ci n'est
pas un âge d'or mythique mais un espace-temps parallèle
à la «réalité» des hommes, dans lequel
les métamorphoses continuent», souligne Barbara Glowczewski.
Tout
est donné au départ par les êtres ancestraux.
Non seulement ce que nous appelons nature mais aussi la culture.
«Il n'y a d'ailleurs pas de différence entre ces deux
notions puisque, pour les Aborigènes, tout est organisé
culturellement dès le début, les êtres ancestraux
ayant à la fois créé et nommé toutes
choses, précise l'ethnologue. Ils ont ainsi permis les conditions
d'émergence d'une série de virtualités que
les hommes actualisent avec un certain champ de liberté.
D'où la possibilité d'inventer en rêvant
car le rêve nocturne est une voie d'accès au Rêve
ancestral de nouveaux chants ou de nouvelles peintures par
exemple. D'où aussi la marge pour prendre position face à
certaines influences de l'Occident, qui elles aussi, sont présentes
virtuellement dans le Rêve.»
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La
technologie au service des Warlpiri
«Art rituel du désert
australien» est un cédérom conçu par Barbara
Glowczewski, sur la base d'un matériel collecté depuis
plus de vingt ans. Rien de tel pour s'y retrouver dans le monde
complexe des Warlpiri que cette technologie multidimensionnelle.
Il intègre des textes (en français ou en anglais),
des enregistrements visuels, fixes ou animés, et sonores
(en warlpiri). Il se base sur ce qui est peint le plus souvent aujourd'hui
pour le public puisque, du point de vue de la communauté,
ces peintures représentent en quelque sorte leur carte d'identité.
Il existe de très nombreux autres Rêves, pistes ou
itinéraires, chaque espèce nommée ayant le
sien. Mais certains doivent rester secrets.
«Chaque fois qu'on a un extrait de rituel, il s'agit de rituels
publics, précise Barbara Gowczewski. Le cédérom
est en effet utilisé à l'école de Lajamanu
et même à l'intérieur du groupe, tout ne peut
pas être montré. De plus, il doit pouvoir être
montré à l'extérieur. Mais les Warlpiri ont
demandé qu'il ne soit accessible que dans des universités
ou des musées.»
Quatorze pistes et une cinquantaine de petits sites, parmi les milliers
nommés par des toponymes, ont été sélectionnés.
«C'est pour restituer aux Warlpiri de Lajamanu une partie des
données recueillies que j'ai entrepris ce projet. Ils souhaitaient
avoir une ressource pédagogique basée sur leur propre
culture, qui soit d'abord utilisable par leurs enfants, soumis au
système scolaire occidental. Mais ils voulaient également
qu'il soit visible à l'extérieur, pour faire comprendre
la complexité de leurs liens spirituels à la terre,
qu'un développement non contrôlé menace de destruction.»
E.
G.
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Et les mines d'uranium, ça les fait rêver?
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omprendre
le pourquoi des nouvelles manifestations de la technologie humaine
demande tout de même un gros travail d'interprétation
philosophique.
Comme chez les Hopis
d'Amérique du Nord, les hommes ont le choix d'accepter ou
non ces innovations. Reste encore à savoir comment les gérer,
si on les accepte : c'est tout le problème des Aborigènes
d'aujourd'hui. «Certains anciens refusent l'exploitation des
mines d'uranium, par exemple, connaissant depuis toujours le danger
qu'il représente. D'autres demandent des royalties en échange»,
constate Barbara Glowczewski.
Ces derniers enfreignent-ils
quelque chose de leur tradition? «Oui et non. Cela crée
en tout cas des tensions internes et tout se renégocie de
cas en cas, poursuit-elle. Dans le Sud, l'exploitation d'un immense
gisement a été bloquée pour
quatorze ans et la question va bientôt se poser de nouveau.
Les Aborigènes tiennent des conseils au cours desquels les
négociations portent sur quel lieu peut ou non être
touché. Jusqu'à présent, même s'il y
a de l'argent en jeu, ils refusent lorsqu'il s'agit d'un lieu sacré.
Les mines sont pourtant
leur source de revenus principale, là où un droit
sur la terre leur a été reconnu. En réalité,
c'est toute l'Australie qui est confrontée à ce problème,
puisque l'économie est dépendante de ce secteur qui
appartient à des multinationales.»
Elisabeth Gilles
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Peinture du Rêve
Femmes Bâtons à Fouir
ans
cette représentation du Rêve Femmes Bâtons à
Fouir (pour son histoire, voir ci-contre dans l'article principal),
les trois points noirs sont trois sites. Les lignes qui les relient
sont une façon de représenter l'itinéraire
comme le récit public et/ou ésotérique. Les
demi-cercles représentent des femmes assises (dans une autre
peinture, les demi-cercles pourraient aussi être des hommes),
tout simplement parce que des êtres humains assis sur le sol
laissent cette trace.
N'importe
quelle espèce animale ou végétale, n'importe
quel ancêtre de Rêve est représenté par
un demi-cercle quand il est assis et par une ligne droite quand
il est couché. Un être assis est donc un demi-cercle.
Un site, quel qu'il soit, est représenté par un cercle
(qui peut aussi, dans un autre contexte, évoquer par exemple
un objet qui laisse cette trace). Un trait droit représente
soit un itinéraire, soit une personne couchée ou encore
une lance ou un bâton à fouir posé à
terre.
Les
plus petits points représentent les truffes blanches qui
ont été créées par les Femmes Bâtons
à Fouir. Les petits traits doubles sont les bâtons
des femmes, représentés ici en double parce que ce
sont ceux qui, plantés dans le sol, étaient reliés
par la fameuse corde de cheveux tissée par le varan.
La combinaison des truffes, des deux bâtons et de deux femmes
assises est également une façon de symboliser une
poitrine de femme, peinte des motifs du rêve: c'est la peinture
dans la peinture. On voit donc un groupe de femmes peintes et, en
même temps, leur lien à la terre et aux objets symboliques
qui donnent leur nom à ce rêve, ainsi qu'une partie
des espèces végétales que les femmes ont créées
par leur activité de danse, de chant, de marche et même
de semailles.
E. G.
Sommaire de l'article
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A lire :
«Les
rêveurs du désert, peuple Warlpiri d'Australie», Barbara
Glowczewski (Acte Sud, Babel)
«Du
rêve à la loi chez
les Aborigènes, mythes, rites
et organisation sociale en Australie», Barbara Glowczewski,
(PUF, Ethnologies)
«Un
vent du diable», Arthur Upfield, (10/18) (l'un des nombreux romans
du «père du polar ethnologique», qui fait de l'environnement
des Aborigènes
un personnage à part entière)
«Le chant des pistes»,
Bruce Chatwin, (Le livre de poche)
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