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Ce qu'ils en
pensent

L'avis d'un
chercheur
en sciences
fondamentales

La santé du malade comme priorité commune?

 

Julien Bogousslavsky, professeur à la Faculté de médecine de l'Université de Lausanne, est chef du Service de neurologie du CHUV (Centre Hospitalier Universitaire Vaudois). Interview.

 

Allez savoir! : La Semaine du Cerveau l'a confirmé : les cliniciens ­ en neurologie et neurochirurgie notamment ­ ont besoin des sciences de base (anatomie, physiologie, biochimie, biologie).

Julien Bogousslavsky : En fait, les besoins sont réciproques. En médecine, une recherche fondamentale repliée sur elle-même est à la longue stérile. Elle approfondit certainement les connaissances scientifiques d'un domaine précis mais elle perd son dynamisme si elle n'a pas pour objectif de contribuer à la prise en charge au sens large des malades. Par ailleurs, si le clinicien ne vise que le traitement immédiat ou le geste chirurgical, il perd à la longue son efficacité et ne progresse pas dans sa connaissance de la lésion ou de la maladie. Le dialogue pousse le clinicien à plus de rigueur scientifique et développe la créativité du chercheur fondamentaliste.

"Si le clinicien ne vise que le traitement immédiat ou le geste chirurgical, il perd à la longue son efficacité"

Est-ce une tendance qui s'amplifie?

C'est une tendance qui se confirme. Son ampleur dépend surtout des personnes mais aussi des structures. En neurologie, cette collaboration clinique-recherche de base s'est beaucoup développée depuis la création au sein de mon service d'un laboratoire de recherches neurologiques dirigé par un fondamentaliste (Prof. Magistretti, qui fait donc partie intégrante des cadres du service). C'est aussi dû à la création du Département des neurosciences qui s'étend aux Facultés des sciences et des SSP et à l'EPFL.

Un clinicien (le Dr L. Hirt) dirige depuis l'automne dernier le laboratoire d'ischémie expérimentale du CHUV placé sous la responsabilité du Prof. Magistretti dans le service de neurologie.

Dans le sens inverse, nous allons financer la moitié d'un poste de clinicien-chercheur qui nous est envoyé depuis l'Institut de biologie cellulaire et de morphologie, par exemple pour des travaux en génétique liés aux maladies cardio-vasculaires, en fonction des situations rencontrées en clinique. Les maladies cérébrovasculaires touchent une population hétérogène que nous cherchons à diviser en sous-groupes pour mieux cibler leur traitement.

Avez-vous des contre-exemples?

Certains domaines cliniques ou chirurgicaux sont trop spécialisés et ne sont pas intégrés à des domaines plus vastes et transdisciplinaires.

Les cliniciens / fondamentalistes suivent-ils ­ en plus des progrès de leur domaine ­ les avancées de la recherche fondamentale / clinique?

Les revues scientifiques reflètent cette collaboration : dans chaque édition des bonnes revues cliniques, un ou plusieurs articles traitent de sciences fondamentales. Depuis 3-4 ans, les jeunes médecins qui travaillent en clinique sont davantage marqués que les générations précédentes par la rigueur scientifique issue des sciences de base. Leur besoin en expertise est plus fort.

Cliniques et sciences de base ont-elles l'occasion de se rencontrer ou ces rencontres sont-elles uniquement des initiatives personnelles?

La situation actuelle n'est pas satisfaisante. Nous avons essayé à plusieurs reprises d'organiser des colloques avec des fondamentalistes. On se heurte rapidement à des problèmes de «langage». Les chercheurs sont mal préparés pour captiver l'attention des cliniciens. Leur domaine est parfois trop partiel, trop limité. Après trois minutes d'exposé, les cliniciens ont «de la peine à suivre». Des efforts doivent être faits de part et d'autre.

"Les fondamentalistes subissent la forte pression liée à leur nécessité de publier des résultats de recherche"

Les spécialistes des sciences fondamentales sont-ils assez renseignés sur les besoins et desiderata des cliniciens?

Non. Une part d'entre eux a la tendance injustifiée à considérer la recherche clinique comme moins bonne que la recherche fondamentale, alors qu'en fait elle est surtout plus difficile à réaliser, puisqu'on s'adresse à des êtres humains, non à des rats ou à des coupes de tissus. Cette attitude, qui heureusement n'est pas généralisée, dessert considérablement les chercheurs fondamentaux, qui s'isolent alors dans une tour d'ivoire, belle mais inutile.

Comment pourrait-on intensifier les échanges entre les cliniques et les laboratoires?

Pour qu'il y ait collaboration fructueuse, les deux partenaires doivent être des structures de force égale. Cela évite que l'un soit exclusivement au service de l'autre, sans réciproque. La motivation est primordiale, à tous les niveaux mais notamment celui des chefs de service clinique ou de laboratoire.

Quel est le frein principal à cette collaboration?

Nous ne partageons pas les mêmes objectifs immédiats. Les cliniciens sont monopolisés par les charges hospitalières, les urgences et les soins au quotidien; les fondamentalistes subissent la forte pression liée à leur nécessité de publier des résultats de recherche pour obtenir de nouveaux crédits, une plus grande «visibilité» scientifique ou une promotion académique. S'y ajoute de plus en plus l'envie de breveter la moindre découverte ou nouvelle technique de laboratoire.

En fait, nous avons vraiment intérêt à collaborer tant au plan pratique qu'intellectuel. Les chercheurs auraient une plus vaste gamme de problèmes intéressant directement le progrès médical à résoudre qui seraient autant de publications potentielles. Les cliniciens y gagneraient aussi, dans la profondeur et la rigueur de leur activité.

Propos recueillis par Axel Broquet

 

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L'avis d'un chercheur en sciences fondamentales

 

M. le professeur Pierre Magistretti

Comment expliquer les difficultés du dialogue entre chercheurs et cliniciens?

Si chacun entre en collaboration sur la base de ses compétences et accepte un certain degré d'ignorance par rapport au domaine de l'autre, j'estime qu'il n'y a pas de grandes difficultés. Il faut de la modestie, être avant tout attentif aux objectifs de l'autre et mener la collaboration sur la base de projets précis.

Que reprochent les fondamentalistes aux cliniciens?

Pour éviter toute mauvaise surprise, les fondamentalistes qui répondent positivement aux questions de cliniciens ne devraient s'engager que sur la base de projets ayant des objectifs bien définis.

 

 

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