Par support > Recueils de pièces diverses > Recueil des pièces en prose

 

1658

[Anonyme], Recueil des pièces en prose

Paris, Sercy, 1658

Les comédiens espagnols

Pluton offre à Vénus un spectacle complet pour la divertir:

Les juges de l’Enfer, étant en bonne humeur, lui vinrent donner la musique, pour lui montrer que l’équité judiciaire était une vraie monnaie. Ils jouaient chacun d’un citre de fer aux cordes de laiton, ce qui sembla être fort ennemi des oreilles, et on les eût pris pour ces comédiens espagnols qui viennent jouer de la guitare sur le théâtre aux intermèdes, avec une soutane noire et une gravité de magistrat. Après on vit entrer force farfadets et lutins, dont l'un jouait du tambour sur un chaudron percé, l’autre râclait un gril avec une cuiller à pot, et le plus habile musicien d’entre eux était celui qui jouait aux cymbales, ou un autre qui faisait sonner des cliquettes. Au son de ce charivari, les trois furies Alecto, Mégère, et Tysiphone, firent une entrée de ballet. Elles avaient les jupes retroussées jusqu’au-dessus du genou pour mieux danser, et les serpents de leurs têtes qu’elles portaient au lieu de cheveux, étaient liés par la tête et par les queues des rubans de couleur de feu et de couleur de souffre, ce qu’elles avaient fait pour paraître plus mignonnes. Et d’autant que leur visage était noir comme suie, elles l’avaient accompagné d’emplâtres vertes et jaunes pour y donner du lustre. Vénus rit bien de leur afféterie extraordinaire, et surtout quand elle vit danser la bohémienne avec les castagnettes. Lorsqu’elles se furent retirées, le grand ballet vint, qui était composé de douze démons des plus agiles de l’Enfer, lesquels n’avaient aucun besoin de masque ni d’autres déguisements, car jamais on ne vit rien de si difforme. Ils s’entremêlèrent diversement et, se prenant par les cornes, ils sautaient par dessus la tête l’un de l’autre, tant qu’à la fin Vénus dit qu’on les fît retirer et qu’elle se ferait mal à la rate à force de rire. Tout disparut donc, et Pluton fit mettre des dés sur table, qui sont le divertissement le plus ordinaire de l’Enfer où souvent le jeu finit en noise.

Recueil en ligne sur Google Books p. 139


Pour indiquer la provenance des citations : accompagner la référence de l’ouvrage cité de la mention « site Naissance de la critique dramatique »