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1668

Charles de Saint-Evremond, Lettre au comte de Lionne

Publication involontaire d'une lecture d'Alexandre

Dans cette lettre au comte de Lionne datant d'avril 1668, Saint-Evremond exprime ses regrets que son jugement trop hâtif sur l'Alexandre de Racine ait été rendu public :

Madame Bourneau m'a fait un très méchant tour d'avoir montré un sentiment confus que je lui avais envoyé sur l'Alexandre. C'est une femme que j'ai fort vue en Angleterre, et qui a l'esprit très bien fait. Elle m'envoya cette pièce de Racine, avec prière de lui en écrire mon jugement ;je ne me donnai pas le loisir de bien lire sa tragédie, et je lui écrivis en hâte ce que j'en pensais, la priant, autant qu'il m'était possible, de ne point montrer ma lettre :moins religieuse que vous à se gouverner selon les sentiments de ses amis, il se trouve qu'elle l'a montrée à tout le monde, et qu'elle m'attire aujourd'hui l'embarras que vous me mandez. Je hais extrêmement de voir mon nom courir par le monde presque en toutes choses, et particulièrement en celles de cette nature. Je ne connais point Racine, c'est un fort bel esprit que je voudrais servir, et ses plus grands ennemis ne pourraient par faire autre chose que ce que j'ai fait sans y penser. Cependant, Monsieur, s'il n'y a pas moyen d'empêcher que ces petites pièces ramassées ne s'impriment, comme vous me le mandez, je vous prie que mon nom n'y soit pas. Il vaut mieux qu'elles soient imprimées comme vous les avez, et le plus correctement qu'il est possible, que dans le désordre où elles passent de main en main jusqu'à celles d'un imprimeur. [...] Vous m'obligeriez pourtant d'employer toute votre industrie pour empêcher que rien du tout ne s'imprimât. En cas que vous ne le puissiez pas, vous en userez de la manière qui vous semblera la meilleure.
[...] Pour les louanges d'Attila, vous les rendrez plus ingénieuses que je n'ai prétendu. La vérité est que la pièce est moins propre au goût de votre cour, qu'à celui de l'Antiquité, mais elle me semble très belle. Voilà bien des bagatelles dont je me dispenserais, si la confiance d'une amitié fort étroite n'admettait dans le commerce jusqu'aux moindres choses.

éd. R. Ternois, Paris, Marcel Didier, 1967, t. I, p.139-141


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