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1690

Edme Boursault, Les Fables d'Esope.

Paris: T. Girard, 1690

Une troupe de comédiens.

A la scène 4 de l'acte V de cette comédie, le personnage d'Esope rencontre deux comédiens. Il leur pose une série de questions sur leur métier, les auteurs, les spectateurs et les usages du théâtre, ce qui donne lieu à une divertissante mise en abyme :

ESOPE.
Etranger en ce lieu, je ne vous connais pas.
Qu'êtes-vous, s'il vous plaît ? Votre mine est si haute
Que peut-être en parlant ferais-je quelque faute.

LE II. COMEDIEN.
Comédiens. Bientôt nous serons connus.

ESOPE.
Comédiens ! Ho! Ho! soyez les bienvenus :
Vous donnez des plaisirs dont je suis idolâtre.
Hé bien, qu'est-ce, Messieurs, comment va le théâtre ?

Combien dans votre troupe êtes-vous d'acteurs ?

LE I. COMEDIEN.
Trop.
Lorsque moins on y pense, il en vient au galop.

ESOPE.
Tant mieux. A bien jouer le grand nombre s'excite.

LE II. COMEDIEN.
Tant pis. Car plus on est, plus la part est petite.

ESOPE.
La scène est plus remplie, et chacun prend des soins...

LE I. COMEDIEN.
La scène est plus remplie, et la bourse l'est moins.
Pour peu qu'en ce métier on ait le vent en poupe
Quinze acteurs, bien choisis, sont une bonne troupe.
Suivant leur caractère ils ont tous de l'emploi.
Pour bien jouer son rôle on ne s'attend qu'à soi.
Mais quand on est beaucoup d'un même caractère,
Un auteur en suspens ne sait ce qu'il doit faire.
Sur qui que ce puisse être où s'arrête son choix,
Pour en contenter un, il en chagrine trois ;
Et s'il faut m'expliquer à dessein qu'on m'entende,
C'est un petit chaos qu'une troupe si grande.

ESOPE.
Avez-vous des auteurs dans cette ville-ci ?

LE II. COMEDIEN.

Oui, Monsieur.

ESOPE.
Bons ?

LE II. COMEDIEN.
Eh, eh...

ESOPE.
J'entends. Coup-ci, coup-ci.
Malheur à qui s'en mêle, et n'en est pas capable.
S'il n'a l'art de charmer, il n'est point excusable.
Le sévère auditeur, pour un mot de travers,
Ne fait miséricorde à pas un de ses vers.
Il est si délicat que, pour le satisfaire,
Il faut du merveilleux, ou bien du nécessaire.
Qu'on n'ait point de pain blanc, qu'on en mange du bis,
De velours ou de serge on se fait des habits,
Parce qu'en quelque état que le destin nous range
Il faut absolument qu'on s'habille et qu'on mange.
Mais, du consentement de cent peuples divers,
Rien n'est moins nécessaire au monde que des vers,
Et par cette raison, qui me semble équitable,
Les passablement bons ne valent pas le diable.

LE II. COMEDIEN.
Nous représenterons, quand vous nous viendrez voir,
L'ouvrage le plus beau que nous puissions avoir.
A bien vous divertir toute la troupe aspire.
Quel jour choisissez-vous ?

ESOPE.
Je ne puis vous le dire.

LE II. COMEDIEN.
De grâce...

ESOPE.
Je ne sais quand j'aurai le loisir.

LE I. COMEDIEN.
Un jour dans la semaine est facile à choisir :
Il nous est important d'avoir votre réponse.

ESOPE.
Pourquoi ?

LE I. COMEDIEN.
Par la raison qu'il faut qu'on vous annonce.
Quand vous nous viendrez voir, plus de monde y viendra
Que, tout vaste qu'il est, notre hôtel n'en tiendra,
Et comme un vrai Phoenix, unique en votre espèce,
Ce sera pour vous voir plus que pour voir la pièce.
J'en suis sûr.

ESOPE.
C'est-à-dire, à parler nettement,
Que c'est moi qui ferai le divertissement.
Et pour aller au but où votre troupe aspire,
Vous tirerez l'argent, et moi je ferai rire.
Je veux de m'annoncer vous épargner le soin.
C'est un honneur trop grand, et dont je suis trop loin.
Il n'est que pour les gens du plus sublime étage
Et qui n'est rien du tout doit au moins être sage.
Nous avons en passant déchiffré les auteurs,
Parlons un peu de vous. Etes-vous bons acteurs ?
Je dis en général, sans désigner personne.

LE. II. COMEDIEN.
Oui, Monsieur, notre troupe est vraiment assez bonne.
Non qu'on soit tous égaux, ne croyez pas cela.
Les uns sont merveilleux, et les autres...

ESOPE.
Là, là.
Je vous entends. La troupe en public étalée,
C'est-à-dire, entre nous, marchandise mêlée.
Ne vous figurez pas qu'en ne faisant pas bien,
Vous soyez épargnés, vous qui n'épargnez rien,
Pour reprendre avec fruit les sottises des autres.
Il faut avoir le soin de bien cacher les vôtres
Et ne pas follement s'exposer à l'ennui
De montrer ses défauts en jouant ceux d'autrui.
Donnez vous au public des pièces nouvelles ?

LE I. COMEDIEN.
Tous les mois.

ESOPE.
Ou du moins qu'on fait passer pour telles.
Depuis neuf ou dix ans, et cela n'est pas beau,
Vos nouveautés, dit-on, n'ont plus rien de nouveau.
Qu'on annonce une pièce on promet des merveilles,
Qui de chaque auditeur charmeront les oreilles,
Et quand, pendant un mois on l'a prônée ainsi,
On rencontre souvent ce qu'on va voir ici.
[Fable de la Montagne qui accouche]
Vous ne pouvez nier, tout acteurs que vous êtes,
Que ce que je dis là ne soit ce que vous faites.
Qui de vous, je vous prie, est le complimenteur ?

LE I. COMEDIEN.
C'est moi, Monsieur.

ESOPE.
C'est vous ?

LE I. COMEDIEN.
Moi-même.

ESOPE.
Ergo, menteur.
Celui qui fait l'annonce, qui taille et qui coupe,
Est ordinairement le menteur de la troupe.
Il vaut mieux louer moins, et ne pas tant mentir.
A vous voir toutefois, je veux bien consentir.
Mais quand j'irai chez vous, jouez, s'il est possible,
Ce que, dans votre troupe, on a de plus risible
Pour me laisser douter, fait comme je me vois,
Si l'on rit de la pièce, ou si l'on rit de moi.
Il n'est point, où je suis, de tragique où l'on pleure.
Jouez vous tous les jours ?

LE II. COMEDIEN.
Oui, Monsieur.

ESOPE.
A quelle heure ?

LE II. COMEDIEN.
Dans une heure au plus tard nous allons commencer.

ESOPE.
Voilà le vrai moyen de ne pas m'annoncer.
Messieurs, pour aujourd'hui, je retiens une loge.

Comédie en ligne sur Gallica p.86-91


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