1680

Thomas Corneille ; Jean Donneau de Visé, La Devineresse

Paris: C. Blajeart, 1680

Succès de la comédie

Dans cette préface au lecteur, les auteurs rappellent le succès de la pièce en évoquant les représentations et la réception immédiate de la comédie :

Le succès de cette comédie a été si grand qu’il s’en est peu vu de semblables. On y a couru, et on y court encore tous les jours en foule. Beaucoup de gens en ont été d’autant plus surpris qu’y trouvant plusieurs acteurs qui semblent n’agir que pour leur intérêt particulier, ils ont cru que divers caractères détachés ne pouvaient former une pièce. Cependant, quand ils se sont appliqués à examiner toutes les parties de celle-ci, ils ont reconnu qu’il y avait plus de sujet qu’ils ne l’avaient cru d’abord, et que, s’ils s’étaient imaginé qu’elle en manquait, c’était seulement parce qu’il était difficile d’y en mettre. En effet, comme c’est chez une devineresse que tout se passe, et que la plupart de ceux qui vont consulter ces sortes de gens ou ne se connaissent point les uns les autres, ou cherchent toujours à se cacher, il semblait presque impossible de donner à cette pièce un nœud et un dénouement. On n’a pas laissé d’en venir à bout. Une femme entêtée des devineresses, un amant intéressé à l’en détromper, et une rivale qui veut empêcher qu’ils ne se marient font un sujet qui se noue dès le premier acte et qui n’est dénoué dans le dernier que par le faux diable découvert. Les autres acteurs, ou du moins une partie, sont gens envoyés par l’une ou par l’autre des deux personnes intéressées, et qui par ce qu’ils rapportent augmentent la crédulité de la Comtesse, ou font croire plus fortement au Marquis que la Devineresse est une fourbe. Ainsi, on ne peut regarder ces personnages comme inutiles. Il est vrai qu’il y en a quelques-uns qui, ne connaissant ni la Comtesse, ni le Marquis, ne consultent Madame Jobin que pour eux-mêmes. Mais, étant aussi fameuse qu’on la peint ici, eût-il été vraisemblable que pendant vingt-quatre heures il ne fût venu chez elle que des personnes qui se connussent et qui servissent à l’action principale ? Quoi qu’il en soit, on a eu pour but de faire voir que tous ceux et celles qui se mêlent de deviner abusent de la facilité que les faibles ont à les croire. Il faut regarder si la matière a été traitée de la manière qu’elle devait l’être pour faire remarquer leurs artifices ; et, si cette comédie les a découverts, on peut dire qu’elle a produit l’effet que demande Horace, qui est d’instruire en divertissant. Mais quand elle serait et contre les règles, et sans aucune utilité pour le public qu’on prétend qu’elle détrompe, ce serait toujours quelque chose de fort agréable à voir au théâtre, puisqu’il ne se peut rien ajouter au jeu fin, aisé et naturel de l’excellente troupe qui la représente.

Tant de gens de toutes conditions ont été chercher les devineresses qu’on ne doit point s’étonner si on a trouvé lieu de faire quelques applications. Il est pourtant vrai (et on se croit obligé de le protester) qu’on n’a eu aucune vue particulière en faisant la pièce. Mais, comme dans cette sorte d’ouvrage on doit travailler particulièrement à corriger les défauts des hommes, et que la véritable comédie n’est autre chose qu’un portrait de ces défauts mis dans un grand jour, on n’en tirerait aucun profit s’il était déguisé de telle sorte qu’il fût impossible que personne s’y reconnût. Ainsi, au lieu des deux ou trois applications qui ont été faites d’abord, on est fort persuadé que mille et mille gens se sont trouvés dans les divers caractères dont la comédie de La Devineresse est composée, et c’est parce qu’ils s’y sont trouvés qu’elle a pu leur être utile.

Quant au spectacle, il n’y a point été mis pour faire paraître des ornements, mais comme absolument nécessaire, la plupart des devineresses s’étant servies de bassins pleins d’eau, de miroirs, et d’autres choses de cette nature, pour abuser le public. Je sais qu’il y a des esprits forts qu’elles ne pourraient tromper. Mais, comme presque toutes les personnes qui les consultent vont chez elles accompagnées seulement de leurs faiblesses, qu’elles sont timides et naturellement portées à tout croire, avec toutes ces dispositions jointes à la peur qui trouble l’esprit et qui empêche de bien examiner ce qu’on voit, on se persuadera sans peine qu’elles se laissent tromper d’autant plus facilement qu’elles cherchent en quelque façon à être trompées. Ce qui contribue encore beaucoup à les faire tomber dans le panneau, c’est que tout ce qu’on leur fait voir paraît dans des lieux disposés exprès, s’étant trouvé quelques-uns de ces trompeurs qui, par les fentes d’une muraille dont on ne pouvait presque s’apercevoir, ont à force de soufflets fait enfler et sortir des figures faites de véritables peaux d’hommes courroyées. Jugez après cela de leur adresse et si, au lieu des timides dont je viens de vous parler, ces sortes de gens n’étaient pas capables d’embarrasser les personnes les plus résolues.

Comme beaucoup de gens assurent toujours qu’ils ont déjà vu La Devineresse imprimée, et que cette impression ne peut être qu’imparfaite et pleine de fautes, pour connaître la véritable, il faut regarder si le titre de la première page et les mots de scène sont formés de lettres figurées telles qu’on les trouve ici.

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