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[s. d.]

Paul Pellisson, Lettre à Monsieur

Le théâtre de Térence

En comparant le théâtre de Térence au théâtre des auteurs contemporains, Pellisson nous révèle la perception que les lecteurs et spectateurs ont du sujet dramatique, des monologues et du "quatrièmre mur" ou de la manière dont doivent jouer les acteurs.

J'approuve parfaitement le jugement que vous faites de la pureté et de l'élégance de son style [Térence], comme aussi ce que vous dites que ses façons de parler ont beaucoup de rapport avec les nôtres, et, pour moi, un des plus grands plaisirs que je prends à ses comédies et aux épîtres de Cicéron, c'est de voir que le bel air de tous les siècles et de toutes les nations, parmi beaucoup de petites différences, a toujours au fond quelque chose de fort semblable. Vous vous confirmerez, à mon avis, dans ce même sentiment, quand vous aurez étudié L'Eunuque et Les Adelphes qui sont, à mon gré, les deux chefs-d’œuvre de cet auteur. Quant à ce que vous dites de sa conduite et de son intrigue, j'avoue que cette troupe de personnages inutiles et muets, qui sont en presque aussi grand nombre que les autres, n'est pas de notre siècle, et qu'en cela nous avons raffiné au-dessous des Anciens. Mais, pour tout le reste, je crois et j'ai toujours ouï dire aux maîtres de l'art, que les véritables règles du théâtre, telles qu'elles sont dans Aristote, ont été mieux pratiquées par Térence et par Ménandre, dont il est le traducteur, que par les auteurs de notre siècle ; et c'est de lui et de quelques autres qu'on tire aujourd'hui les préceptes des poèmes dramatiques. Tout ce qu'on peut dire, c'est que le goût de leur siècle n'était pas tout à fait semblable à celui du nôtre. Ils ne voulaient pas tant d'intrigues que nous ou, pour le moins, n'en cherchaient pas de si éclatantes et qui fissent tant de bruit, car ils ne connaissaient que deux genres, le tragique, qui était trop majestueux pour s'amuser à l'intrigue, et le comique, auquel il était permis d'intriguer, mais non pas de s'élever et de faire ses nœuds et ses dénouements par aucun accident de grande importance. Ainsi vous voyez que, dans l'Andria, les choses se nouent et se dénouent deux ou trois fois, mais c'est par de petites finesses ou des méprises des esclaves qui y sont introduits. Or, en ce dernier siècle, on a trouvé un troisième genre composé de ces deux-là, qui est le tragique-comique, auquel il est permis d'avoir beaucoup d'intrigues et de les avoir assez nobles, et c'est à peu près la différence qu'il y a entre les sujets traités par Térence et ceux que traitent la plupart de nos auteurs. Vous remarquerez d'ailleurs que les Anciens, même dans les poèmes héroïques, se sont fort peu souciés d'avoir une matière fort riche, assurés qu'ils l'enrichiraient assez par la forme qu'ils donneraient. [...] Sur ce que vous ajoutez qu'il fait souvent parler des personnes seules pour expliquer l'intrigue de la pièce, j'estime qu'il faut distinguer : car, de faire qu'un homme raconte une histoire seul pour la faire entendre aux spectateurs, c'est, comme vous dites, un très grand défaut, pour la raison que vous alléguez. Les personnages de théâtre doivent agir comme si personne ne les écoutait et s'ils étaient véritablement ce qu'ils représentent. Ainsi, quand l'auteur veut faire savoir une histoire, il doit la leur faire raconter, non pas au peuple, mais à quelque ami à qui il serve même de la raconter. [...] Il y a une autre manière de faire parler un personnage seul au peuple, qui peut à mon avis être approuvée, c'est quand on lui fait dire quelque sentiment secret qu'il ne peut ou qu'il n'ose confier à personne ; car alors, à vrai dire, on ne le fait pas parler au peuple, mais on représenter ce qui se passe dans sa pensée, qu'on ne pourrait représenter autrement, et la nécessité qu'il y a d'en user ainsi rend la chose excusable.

Lettre en ligne sur Gallica, édition de 1859, lettre XIV p. 478-9


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