Par support > Correspondances > Lettre à M. de Balzac

 

1637

Jean Chapelain, Lettre à M. de Balzac

Juger d'une querelle dramatique

Dans cette lettre à Balzac datée du 13 juin 1637, Chapelain évoque les enjeux et les risques qu'il y a à entrer dans la querelle du Cid, qui s'institutionnalise lorsque Scudéry demande début juin la médiation de l'Académie.

J’apprends aussi avec plaisir que Le Cid ait fait en vous l’effet qu’en tout notre monde. La matière, les beaux sentiments que l’espagnol lui avait donnés, et les ornements qu’a ajoutés notre poète français ont mérité l’applaudissement du peuple et de la cour, qui n’étaient point encore accoutumés à de telles délicatesses. Il est bien vrai, entre nous, que le Cid se peut dire heureux d’avoir été traité par un Français et en France, où la finesse de la poésie du théâtre n’est point encore connue. En Italie, il eût passé pour barbare et il n’y a point d’Académie qui ne l’eût banni des confins de sa juridiction ; ce qui a donné beau jeu à M. de Scudéry, co-rival de Corneille, de lui objecter les fautes que vous verrez remarquées dans le volume que je vous envoie, auxquelles le bon Corneille a mal répondu dans la lettre en forme d’apologie qui y est jointe, quoiqu’elle soit verte et que par endroits il y ait montré beaucoup d’esprit. Maintenant ces chaleurs de poètes nous embarrassent, car Scudéry, se tenant fort de la vérité, a retenu pour juge du différend la noble académie dont vous êtes un des principaux membres, et ensuite de la requête qu’il lui a présentée, et que vous trouverez encore ici, vous ne pourrez manquer au premier jour à souscrire à l’arrêt que le corps doit prononcer là dessus, sitôt que Corneille nous aura fait la même soumission. Et ne croyez pas que je me moque : l’affaire est passée en procès ordinaire, et moi qui vous parle en ai été le rapporteur et en dois encore parler à la première séance sur nouveaux renseignements et pièces nouvellement produites. Dieu veuille que nous en sortions plus à notre honneur que ceux qui nous ont rendus juges souverains et réguliers par leur déférence, et toute notre prudence ne peut remédier au hasard que nous courrons, étant obligés par de trop puissantes considérations à ne nous pas récuser nous-mêmes en cette cause.

Lettre en ligne sur Gallica t. I, p. 156 


Pour indiquer la provenance des citations : accompagner la référence de l’ouvrage cité de la mention « site Naissance de la critique dramatique »