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[s. d.]

[Anonyme], Recueil Tralage

Paris, Librairie des bibliophiles, 1880

Les machines vues par le Sieur Angelo

Le recueil Tralage édité par Paul Lacroix compile différents mémoires sur le théâtre. Une suite d'entre eux semblent pris sur les dires du Sieur Angelo, comédien italien, et concernent principalement des machines extraordinaires :

Le Sieur Angelo (c'est le docteur Balouardo de la comédie italienne à Paris, 1690) m'a dit qu'il avait vu à Parme une pièce de théâtre ou opéra fort extraordinaire. Le machiniste fit, par le moyen de quelques roulettes, retirer tout le parterre sous l'amphithéâtre. Le parterre était chargé de plus de mille personnes. Il y avait, entre autres, le duc de Parme et toute sa cour. Personne n'en reçut aucune incommodité. Les musiciens, qui étaient dans l'orchestre au devant du théâtre, furent, par une machine, mis au dessous du théâtre. Après cela, tout le parterre fut inondé de sept pieds d'eau environ, et il y eut un combat naval à la manière romaine. Cela mit, les combattants sortirent de leurs vaisseaux et montèrent sur des escaliers que le machiniste fit sortir aux deux côtés du théâtre, et ils firent un nouveau combat sur terre en cadence, et l'eau sortit du parterre, et tout fut remis aussitôt en son premier état, sans incommodité des spectateurs. Il n'y eut que vingt-quatre Suisses employés pour cette machine.

Il a vu une autre machine très extraordinaire, dans un opéra de Venise. Lorsque l'on fut prêt de commencer, on leva la toile à demi, qui ne laissait voir que les murailles de la salle sans aucun théâtre. Un acteur vint faire un compliment à l'assemblée, disant qu'on ne pouvait représenter, ce jour-là, par la faute du machiniste, qui à l'heure qu'il était n'avait pas même eu souci de faire dresser un théâtre, et il promet que l'on rendra l'argent. Et cependant il descendit d'en haut un théâtre magnifique. Aussitôt on acheva de lever la toile, et le bruit cessa. Il y eut en peu de temps cinq décorations différentes. Cette machine est du Sieur *, que Lully avait fait venir pour les opéras de Paris et qui fit la belle machine du Triomphe de l'Amour. Il serait resté en France si le Sieur Lully lui avait voulu donner cinq mille livres tous les ans, mais Lully ne voulut pas aller au-delà de mille écus. Depuis ce temps-là on n'a pas eu de machines singulières à l'Opéra. On dit que ce machiniste a deux défauts considérables : l'un, qu'il n'est jamais content de ce qu'il fait, et lorsqu'une machine semble prête, il la fait rompre, ce qui augmente la dépense, etc. ; l'autre, c'est qu'il ne sait pas donner les lumières comme il faut.

Le Sieur Angelo a vu aussi à Venise une machine surprenante. Le théâtre représentait diverses pyramides et d'autres monuments de victoires à l'honneur de Scipion. Les Furies sortent de l'enfer, renversent tout, et le théâtre ne paraît plus représenter qu'un amas de ruines. Les loges, qui auparavant représentaient une architecture agréable, changent tout à coup et semblent être ensevelies dans des débris. Le parterre tremble comme si c'était un tremblement de terre véritable. A la première représentation, il se fit un cri épouvantable de tous les spectateurs, qui ne s'attendaient à rien de semblable ; ils croyaient que la salle allait s'abîmer, personne n'en fut incommodé.

A Naples, on aime tellement la comédie que la plupart des artisans épargnent sur leur manger pour avoir de quoi aller à la comédie et avoir pour acheter du tabac.

La comédie de Jason, qui fut jouée par les comédiens italiens à l'hôtel de Bourgogne, à Paris, l'an 167*, est de M. de Fatouville. Il y avait à la fin une machine surprenante de plusieurs cascades et de quarante jets d'eau naturelle de diverses hauteurs. M. de Fatouville en donna la pensée, mais le Sieur Angelo a fait exécuter la chose. Cela a coûté au moins cinq cens pistoles à la troupe, qui a beaucoup gagné là-dessus.

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