Par support > Paratextes de pièces de théâtre > La Folle Querelle ou la critique des Andromaques

 

1668

Adrien-Thomas Perdou de Subligny, La Folle Querelle ou la critique des Andromaques

Paris, T. Jolly, 1668

Ce que Corneille aurait fait

Subligny achève sa longue préface par une comparaison systématique entre la tragédie proposée par Racine et ce qu'il imagine de la tragédie qu'aurait pu composer Corneille sur le même sujet :

Mais il faut avouer que si M. Corneille avait eu à traiter un sujet qui était de lui-même si heureux, il n’aurait pas fait venir Oreste en Épire comme un simple Ambassadeur ; mais comme un Roi qui eût soutenu sa dignité. Il aurait fait traiter Pylade en Roi à la Cour de Pyrrhus, comme Pollux est traité à la Cour de Créon dans la Médée […]. Il aurait introduit Oreste le traitant d’égal, sans nous vouloir faire accroire qu’autrefois le plus grand Prince tutoyait le plus petit ; parce que cela n’a pu être entre des gens qui portaient la qualité de rois, et que quand cela aurait été, ce n’est pas les cérémonies des anciens rois qu’il faut retenir dans la tragédie, mais leur génie et leurs sentiments, dans lesquels M. Corneille est si bien entré qu’il en a mérité une louange immortelle ; et qu’au contraire ce sont ces cérémonies-là qu’il faut accommoder à notre temps pour ne pas tomber dans le ridicule.
M. Corneille, dis-je, aurait rendu Andromaque moins étourdie, et pour faire un bel endroit de ce qui est une faute de jugement, dans la résolution qu’elle prend de se tuer, avant que le mariage soit consommé, il aurait tiré Astyanax des mains de Pyrrhus, afin qu’elle ne fût pas en danger de perdre le fruit de sa mort, et qu’on ne l’accusât point d’être trop crédule.
Il aurait conservé le caractère violent et farouche de Pyrrhus, sans qu’il cessât d’être honnête homme, parce qu’on peut être honnête homme dans toutes sortes de tempéraments ; et donnant moins d’horreur qu’il ne donne des faiblesses de ce Prince qui sont de pures lâchetés, il aurait empêché le spectateur de désirer qu’Hermione en fût vengée, au lieu de craindre pour lui.
Il aurait ménagé autrement la passion d’Hermione ; il aurait mêlé un point d’honneur à son amour, afin que ce fût lui qui demandât vengeance plutôt qu’une passion brutale ; et pour donner lieu à cette princesse de reprocher à Oreste la mort de Pyrrhus avec quelque vraisemblance, après l’avoir obligé à le tuer ; il aurait fait que Pyrrhus lui aurait témoigné regret d’être infidèle, au lieu de lui insulter : qu’Oreste l’aurait prise au mot pour se défaire d’un rival, au lieu que c’est elle qui le presse à toute heure de l’assassiner […].
Enfin il aurait modéré l’emportement d’Hermione, ou du moins il l’aurait rendu sensible pour quelque temps au plaisir d’être vengée. Car il n’est pas possible qu’après avoir été outragée jusqu’au bout, qu’après n’avoir pu obtenir seulement que Pyrrhus dissimulât à ses yeux le mépris qu’il faisait d’elle : qu’après qu’il l’a congédiée, sans pitié, sans douleur du moins étudiée, et qu’elle a perdu toute espérance de le voir revenir à elle, puisqu’il a épousé sa rivale ; il n’est, dis-je, pas possible qu’en cet état elle ne goûte un peu sa vengeance.
Pour conclusion, M. Corneille aurait tellement préparé toutes choses pour l’action où Pyrrhus se défait de sa garde, qu’elle eût été une marque d’intrépidité, au lieu qu’il n’y a personne qui ne la prenne pour une bévue insupportable. Voilà ce que je crois que M. Corneille aurait fait, et peut-être qu’il aurait fait encore mieux.

Extrait signalé par Marc Escola 
Préface en ligne sur Gallica n.p. 7


Pour indiquer la provenance des citations : accompagner la référence de l’ouvrage cité de la mention « site Naissance de la critique dramatique »