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1642

Grenaille François de, Nouveau recueil de lettres des dames tant anciennes que modernes

Paris, Toussaint Quinet, 1642

Des larmes de joie à la lecture d'une tragédie

Cette lectrice anonyme, Madame la M. de M., décrit avec finesse l'étrange plaisir qu'elle ressent en lisant la tragédie de Marie Stuart de Charles Regnault, parue en 1639. Cette "lettre de compliment" peut également se lire comme un plaidoyer en faveur de la moralité de l'effet théâtral :

Je ne sais si c'est une tragédie que j'ai reçue de vous, quand vous m'avez fait l'honneur de m'envoyer Marie Stuart, car j'ai eu tant de plaisir à la lire, que je n'ai presque point eu de compassion affligeante, et si j'ai pleuré, ce n'a été qu'en jetant des larmes de joie plutôt que d'une vraie douleur. Si néanmoins vous appelez votre ouvrage une poème tragique, j'appréhende bien d'avoir failli en recevant trop de satisfaction dans votre représentation des peines d'une princesse innocente.** Il est vrai que si c'est votre faute, vous êtes coupable aussi bien que moi, car vous nous rendez si belle la mort d'une reine, que bien loin d'avoir de la pitié pour son infortune, nous portons envie à son bonheur. Mais pour vous déclarer plus particulièrement quel jugement on a fait de votre pièce, je vous dirai qu'on y admire généralement l'économie et les vers, et que vos sentiments démentent ceux qui avaient cru jusques ici que le théâtre était plutôt la perspective du crime que de la vertu. Vous portez Marie sur un échafaud, mais ce n'est pas tant pour y recevoir de l'opprobre que pour emporter une couronne. J**'ajoute que la probité règne si absolument dans votre pièce** que vous la communiquez même à des humeurs qui n'en ont point, et vous aimez mieux sanctifier les personnes profanes que de rendre votre scène vicieuse. Ainsi loin de trouver étrange l'adoucissement que vous avez mis dans la colère d’Élisabeth, pour moi je suis ravie de ce que vous avez voulu convertir une princesse criminelle, qui en a condamné une vertueuse qui n'a failli qu'en ce qu'elle avait trop de perfections, et n'a point fait d'autre mal que d'être de bonne naissance. Pour le reste tous sont contraints de confesser que vous nouez bien une intrigue, mais que vous la dénouez encore plus heureusement, et que c'est un miracle de voir que dans votre poésie la majesté de l'élocution réponde parfaitement à l'excellence de vos pensées. Je n'en dirai pas davantage de peur que vous ne pensiez que je donne à la flatterie ce que je ne donne qu'à la vérité; au contraire, persuadez-vous que mon sentiment particulier ne fait que suivre celui du public. Continuez, Monsieur, à rendre heureuses dans vos écrits des princesses infortunées en effet, et assurez-vous qu'en leur donnant une couronne de gloire, vous en prenez une autre pour vous.

Lettre en ligne sur Gallica, t.II, p.265-268


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