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1699

Edme Boursault, Lettres nouvelles de Monsieur Boursault

Paris, Gosselin, 1699

Réception de la comédie La Fable d'Esope

Dans cette lettre " À [sa] femme" , Boursault revient avec précision sur la réception de sa comédie Les Fables d'Ésope, en évoquant le jeu des acteurs, les spectateurs et son succès d'auteur:

Il est temps […] que je te dise ingénument comment la comédie d’Ésope a été reçue. C’est une pièce d’un caractère si nouveau que jamais homme n’a eu tant de peur que j’en eus pendant les trois premières représentations : les Fables qui en font la beauté (supposé qu’il y en ait dans cet ouvrage) ne furent pas du goût de bien du monde ; et quoique Raisin, qui fait toujours bien, fit mieux Ésope qu’Ésope ne l’aurait pu faire lui-même, je n’osais me flatter que son mérite fut capable d’en donner assez à ma comédie pour la faire réussir. Je dois cette justice aux auditeurs sans prévention, qui vont à la comédie pour y prendre du plaisir quand ils y en trouvent, et qui applaudissent de bonne foi ce qui leur paraît digne d’être applaudi, je leur dois, dis-je, cette justice qu’ils me la rendaient autant qu’il leur était possible, et que les murmures de quelques beaux esprits, qui sont des Gens sans miséricorde, ne faisaient aucune impression sur eux. Dans une conjoncture si embarrassante, pour essayer de faire cesser le murmure des uns, et m’attirer encore plus la bienveillance des autres, je fis cette Fable [« Le dogue et le bœuf »], que le lendemain, à la quatrième représentation, Raisin entre le second et le troisième acte, devait venir dire aux auditeurs. […] On ne fut pas, grâce au ciel, obligé de dire ni l’apostrophe ni la Fable : il y eut tant de monde à cette quatrième représentation, et l’applaudissement fut si général que nous fûmes au moins aussi contents des auditeurs qu’ils le furent de nous ; et ce jour-là la pièce s’affermit si bien qu’elle n’a point chancelé depuis. Quelques-uns disent qu’on a rien vu de si bon depuis Molière ; et ceux qui veulent me flatter disent qu’il n’a rien fait de meilleur : mais je lui rends justice, et je me la rends aussi ; c’est assez dire que je ne me laisse pas aller à la flatterie. Par malheur il n’y a plus que six représentations à en donner de ce Carême ; et je ne doute point que trois semaines d’interruption, et les beaux jours d’après Pâques ne lui fassent perdre les trois quarts de son mérite. Il n’y a que cinq pistoles à dire que mes deux parts ne montent déjà à mille écus ; et si le Carême eut été une fois plus long je suis sûr qu’elles auraient encore monté à plus de cinq cent. A vue de pays elles iront à près de quatre mille livres, sans l’impression ; et qui serait assuré de faire deux pièces par an avec le même succès, n’auraient guère besoin d’autre emploi.

Edme Boursault, "A ma Femme, Lettre et Fable", Lettres nouvelles de Monsieur Boursaul , Paris, Gosselin, 1699, p. 255-258 
 Extrait signalé par M-A. Croft 


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