Par support > Correspondances > Œuvres diverses

 

ca. 1650

Savinien Cyrano de Bergerac, Œuvres diverses

Paris, Sercy, 1654

Satire du gros Montfleury

Cette lettre satirique intitulée "Contre un gros homme" vise le comédien Montfleury, selon l'édition de Jean-Charles Darmon :

Et enfin, était-il possible d'enseigner plus intelligiblement que vous êtes un miracle puisque votre gras embonpoint vous fait prendre par vos spectateurs pour une longe de veau qui se promène sur ses lardons ?

Je me doute bien que vous m’objecterez qu’une boule, qu’un globe, ni qu’un morceau de chair ne font pas des ouvrages et que la belle Sidon vous a fait triompher sur les théâtres de Venise. Mais, entre vous et moi, vous en connaissez l’enclouure : il n’y a personne en Italie qui ne sache que cette tragédie est la Corneille d’Ésope, que vous l’avez sue par cœur auparavant que de l’avoir inventée étant tirée de l’Aminte, du Pastor fido de Guarini, du Cavalier Marin et de cent autres ; on la peut appeler la pièce des pièces ; et que vous seriez non seulement un globe, une boule et un morceau de chair, mais encore un miroir qui prend tout ce qu’on lui montre, n’était que vous représentez trop mal la dette. Sus donc, confessez, je n’en parlerai point, au contraire, pour vous excuser, je dirai à tout le monde que votre Reine de Carthage doit être un corps composé de toutes les natures parce qu’étant d’Afrique, c’est de là que viennent les monstres. Et **j’ajouterai même que cette pièce parut si belle aux nobles de cette république qu’à l’exemple des acteurs qui la jouaient, tout le monde la jouait. Quelques ignorants peut-être concluront, à cause de la stérilité de pensées qu’on y trouve, que vous ne pensiez à rien quand vous la fîtes, mais tous les habiles savent qu’afin d’éviter l’obscurité, vous y avez mis les bonnes choses fort claires. Et quand même ils auraient prouvé que depuis l’ortie jusqu’au sapin, c’est-à-dire depuis Le Tasse jusqu’à Corneille, tous les poètes ont accouché de votre enfant, ils ne pourraient rien inférer, sinon qu’une âme ordinaire n’étant pas assez grande pour vivifier votre masse de bout en bout, vous fûtes animé de celle du monde et qu’aujourd’hui c’est ce qui est cause que vous imaginez par le cerveau de tous les hommes.*

[…]

Pensez-vous donc, à cause qu’un homme ne vous saurait battre tout entier en vingt-quatre heures, et qu’il ne saurait en un jour échigner qu’une de vos omoplates, que je me veuille reposer de votre mort sur le bourreau ? Non, non, je serai moi-même votre Parque, et ce serait déjà fait de vous si j’étais bien délivré d’un mal de rate pour la guérison duquel les médecins m’ont ordonné encore quatre ou cinq prises de vos impertinences ; mais sitôt que j’aurai fait banqueroute aux divertissements et que je serai las de rire, tenez partout assuré que je vous enverrai défendre de vous compter entre les choses qui vivent.

Lettre disponible sur Gallica.

(Édition Darmon : Lettres satiriques et amoureuses, Paris, Desjonquères, 1999)


Pour indiquer la provenance des citations : accompagner la référence de l’ouvrage cité de la mention « site Naissance de la critique dramatique »