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1701

François Gacon, Le Poète sans fard ou discours satiriques en vers

s.l.

Contre les imitateurs

Dans ce recueil de satire, la pièce numéro XVI s'élève contre les auteurs qui imitent leurs prédécesseurs sans parvenir à renouveler l'intérêt du spectateur:

Fades imitateurs, troupe lâche et servile,
Vous sentirez aussi les effets de ma bile : Vous qui n’osant marcher que sur les pas d’autrui,
Jetez vos spectateurs dans un mortel ennui.
Oui, ce serait pour nous de bien moindres supplices
De vous voir égarer en suivant vos caprices,
Que de vous voir sans cesse un Molière à la main
Marcher aveuglément sur son même chemin :
Cet auteur peut servir de guide et de modèle,
Mais si vous ne brillez d’une beauté nouvelle :
En vain vous vous parez de ses traits les plus beaux ;
Vous ne serez jamais admirés que des sots.
Un habile censeur, dépouillant votre ouvrage
Des traits que vous devrez à ce grand personnage,
Le fera voir plus nu que l’imprudent oison,
Qui prétendait passer pour l’oiseau de Junon.
Mais, me répondrez-vous, que dire après Molière,
N’a-t-il pas sur les mœurs épuisé la matière ?
Et peut-on l’épuiser cet abîme profond,
Qu’on sondera toujours sans en trouver le fond ?
L’homme en ses actions plus léger que la plume,
Fournit à chaque instant de quoi faire un volume,
Dans ses vagues projets, moins constant que la mer,
Il évite aujourd'hui ce qu’il cherchait hier.
Enfin c’est un Protée en qui l’on voit sans cesse
De quoi faire un tableau d’une nouvelle espèce ;
Mais c’est bien vainement que je tiens ce discours,
Prêcher de telles gens c’est parler à des sourds ;
Un infertile auteur né pour être copiste,
Est comme un chien barbet qui vous suit à la piste,
Un singe a plus d’esprit, et je ne doute pas
Que s’il savait parler on n’en fit plus de cas.
En effet il n’est rien que le singe n’imite,
Le poète Rousseau n’a point d’autre mérite ;
Encore quand il imite, il imite si mal,
Qu’il semble être au-dessous de ce vil animal.
S’il fait un opéra, sa plagiaire veine,
Vole à défunt Quinault et les vers et la scène,
Met en pièce Cadmus et défigure Atis,
Et de mille beaux traits fait un laid Adonis :
Mais il n’est pas le seul dans le siècle où nous sommes,
Mille auteurs sont plutôt des signes que des hommes,
Et même dans ce nombre il est bien des guenons,
Dont par grâce aujourd'hui je veux taire les noms :
La seule L’Héritier de cette grâce exclue,
Mérite qu’en ces vers le sien soit mis en vue,
De crainte qu’un lecteur malin et curieux
N’aille chercher ailleurs sur qui jeter ses yeux.
Je finirais ici cette juste Satire,
Si je n’avais encore quelque chose à vous dire, Fades imitateurs qui sans aucuns remords,
Volez impunément les vivants et les morts :
Attendez donc au moins vrais oiseaux de rapine
Que la Parque ait tranché les beaux jours de Racine
Avant que de porter vos sacrilèges mains
Sur les sacrés trésors de ses écrits divins.

Satire en ligne sur Google Books p. 58-60


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