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1701

François Gacon, Le Poète sans fard ou discours satiriques en vers

s.l.

Eloge du Joueur de Regnard

L'épître IX de ce recueil est adressée à Regnard qui vient de proposer sa comédie du Joueur. La pièce et l'auteur sont mis à l'honneur par Gacon qui stigmatise au passage le comique déshonnête exploité par les autres auteurs de comédie:

Enfin par ton joueur, tu fais voir cher Regnard, Que tu sais accorder la raison avec l’art ; Au parterre attentif, jetant le sel attique, Tu remets en honneur, le théâtre-comique, Qui jadis par les soins de Molière ennobli Avec lui pour jamais serait enseveli. Tout Paris enchanté de ta pièce nouvelle, Court voir de ton Joueur la peinture fidèle ; Et croit qu’à l’avenir le Théâtre-Français Va répandre le joug de ses premières lois. Cachez-vous désormais auteurs grossiers et fades, Qui n’offrez à nos yeux que des turlupinades, Et qui vous copiant vous-mêmes traits pour traits, Ne donnez au public que d’infâmes portraits. Aujourd'hui le bon sens remportant la victoire, Sans pitié pour toujours vous relègue à la foire : Depuis assez longtemps vos jeux licencieux Rendaient aux gens d’esprit le théâtre odieux : Il est temps qu’avec eux il se réconcilie, Et que la scène enfin soit chaste et plus polie. Que je vous plains Dancourt, Debrie et Dufresny, C’en est fait aujourd'hui, votre règne est fini. Portant à Brioché vos pointes à la glace, Allez sur le Pont-neuf charmer la populace ; Au bon goût le joueur, ramène les esprits, Et pour vos quolibets inspire du mépris. Quel plaisir n’a –t-on pas d’entendre sur la scène Un auteur qui fait voir une facile veine, Et qui depuis longtemps rempli de son projet Distribue à propos chaque acte et son sujet ? Rigide observateur des règles de théâtre, Aux dépens du bon sens jamais il ne folâtre : Comme un peintre excellent, toujours ami du beau, D’agréables objets enrichit son tableau : De même un bon auteur copiant la nature, Nous fait du cœur humain une vive peinture. Voyez comme Géronte ardent, et l’œil en feu, Vient gourmander son fils qui perd son bien au jeu : Si son père vivait, le sot la Boutinière, Se verrait quereller de la même manière : Voilà par quel secret on plaît à l’auditeur, Qui croit voir un vrai père, en voyant un acteur ; Du bon air du joueur Angélique enchantée, Malgré tous les conseils est toujours entêtée, Et croit qu’avec le jeu par un vœu solennel Ce cher amant va faire un divorce éternel. L’amour qu’elle a pour lui, rend son âme crédule, Mais son entêtement n’a rien de ridicule ; Exactement soumise aux lois de la pudeur, L’hymen est le seul but ou tend sa vive ardeur. Un esprit amateur d’une scène lubrique, Sous les traits de Laïs aurait peint Angélique : Ainsi de sots auteurs nous donnent tous les jours Des spectacles roulants sur de sales amours. Mais quel charme de voir ce fameux caractère, Que tu fais, cher Regnard, soutenir à Valère, Que tu nous décris bien la passion du temps, Cette ardeur de jouer qui règne en tant de gens. Valère a-t’il perdu, de colère et de honte, Il maudit mille fois, le Banquier et le Ponte, Fait des serments affreux de renoncer au jeu, Lorsqu’un moment après, modérant ce grand feu, Pour ravoir de l’argent, indiscret et peu sage,
Il met jusqu’au portrait de sa maîtresse en gage ;
Et quand par ce moyen son désir est rempli,
Il court tout de nouveau risquer un Paroli :
Que s’il éprouve enfin un sort plus favorable,
Voilà sa passion devenue incurable :
Le gain pour un joueur a de si grand appas
Qu’on le voit riche ou gueux jouer jusqu’au trépas.
Valère revient donc ayant le vent en poupe,
D’abord de créanciers une nombreuse troupe
Lui vient représenter son état indigent :
Moi, Messieurs, leur dit-il, vous donner de l’argent,
Je veux être un maraud si j’ai ni crois ni pile...
L’on nous a pourtant dit…C’est un faux bruit de ville,
Bien loin d’avoir gagné, je perds dix-mille écus,
Les créanciers pour lors se retirent confus,
Et le joueur riant de leur prompte retraite,
Retourne à leurs dépens tailler à la bassette.
Peut-on peindre un joueur plus naturellement ?
Quel style est plus rempli de charme et d’agrément ?
Tel blâmera Valère et son mauvais génie,
Qui se dira tout bas, j’ai la même manie.
Mais je revois encore ce joueur obstiné,
Je connais à son air qu’il revient ruiné.
Pour comble de malheur Angélique en colère,
Refuse d’accomplir l’hymen qu’il espère,
En vain il veut tâcher de rallumer ses feux,
Il se voit supplanté par un rival heureux,
Et justement puni de tant de perfidie,
Il voit à ses dépens finir la comédie.
C’est ainsi cher Regnard que pour notre plaisir,
Tu sait mettre à profit un honnête loisir ;
Ce chef-d’œuvre de l’art, bien mieux qu’une ordonnance,
Des sifflets importuns bannira la licence ;
Et l’on entendra plus ces bruyantes clameurs
Qu’ont produit de nos jours tant de fades rimeurs.

Épître en ligne sur Google Books p. 149


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