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1695

Jeanne-Michelle de Pringy, L'amour à la mode : satyre historique

Paris : Coignard, 1695

Beauté d’une comédienne

Dans son roman satyrique, Jeanne-Michelle de Pringy raconte l’histoire du comte de Lorre et ses rencontres avec des caractères « ridicules » qui constituent l’objet de la satyre. Après être tombé amoureux d’un comédienne au théâtre, le comte décide d’emmener avec lui à la comédie un ami, qui ne semble pas convaincu de la beauté de l’actrice.

Ha, morbleu, ne m’appréhendez pas dans cette occasion ! dit le Chevalier, je ne suis pas si fol que d’aimer une laide archi-laide, comme est votre dernière conquête ; et de grâce, ne me faîtes pas l’injustice de m’en croire capable. Loin que votre sort me fasse envie, j’ai honte pour vous de votre peu de délicatesse, à aimer une comédienne et une laide comédienne ; il est tant de femmes de qualité qui s’offrent aux yeux, et je vous crois malade après ce que je vois.
Tout beau, Chevalier, dit le Comte, sans doute nous n’y sommes pas ; vous parlez de laideur au sujet du plus beau visage du monde, ce ne peut être la même que celle que j’ai vue, et celle dont vous parlez. Pour nous rendre certains dans cette dispute, allons à la comédie au sortir de chez la comtesse ; celle que je veux que vous voyiez fait le premier personnage, et nos yeux jugeront de nos opinions. […] Dès qu’il fut sur le théâtre avec son ami, il vit paraître sa nymphe qui avec un éclat qui surprenait, venait déplorer sa triste destinée, et avec des yeux pleins de larmes et à demi couchée, venait réciter une plainte capable de toucher les cœurs les plus insensibles.
Le Chevalier qui ne pouvait s’imaginer que ce fut celle qu’il avait vue chez Crispin, prêta durant tout l‘acte une attention merveilleuse. Hé bien, Chevalier ! dit le Comte, est-elle aussi laide que vous pensiez ? et que dites-vous de cette taille avantageuse, suis-je d’un si mauvais goût ; ce n’est pas là celle que j’ai vue, dit le Chevalier ; c’est néanmoins celle que vous m’avez nommé, reprit le comte ; mais pour finir votre embarras, demandez son nom derrière le théâtre, et vous éclaircissez du fait.
Le Chevalier passa dans la salle, et le hasard lui faisant rencontrer Crispin, il lui demanda qui était cette comédienne qui venait de jouer le premier personnage. C’est celle que vous avez vue chez moi, dit Crispin, avouez que vous ne l’avez pas reconnue. Je vous le dis bien que vous ne la trouveriez pas si laide, et qu’elle était bien différente d’elle-même quand elle paraissait au théâtre.

       

Roman consultable sur Google Books, p. 152-157.


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