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ca. 1652

Jean-Louis Guez de Balzac, Les Entretiens de feu Monsieur de Balzac

Paris : A. Courbe, 1657

Un poète solitaire déçu de la cour

Guez de Balzac propose à son lecteur Valentin Conrart, secrétaire de l’Académie française, deux petites histoires exemplaires qu’il introduit en présentant d’abord l’homme à qui elles sont racontées par un certain « archevêque de Toulouse » (Charles de Montchal). Déçu de l’attitude de la cour à l’égard de ses compositions, l’homme gagne la province où il lui arrive de chanter des vers reflétant son sentiment d’abandon et de solitude.

L’homme dont on me demande des nouvelles avait un ton de commandement et la mine d’un grand personnage. Quelquefois il faisait des vers, et ne les faisait pas en dépit des Muses. Il en avait porté à Paris, qui furent estimés de tout le monde, mais que personne ne paya. De quoi, étant mal satisfait et n’ayant recueilli de ses veilles que des louanges sèches et stériles, il donna sa malédiction à la cour après y avoir passé trois ou quatre mois. Étant revenu dans la province avec un esprit irrité, il n’y fit presque autre chose, six ans entiers qu’il y demeura, que se plaindre de l’ingratitude publique et de la misère du siècle. Parmi ces plaintes néanmoins, il lui prenait des enthousiasmes assez agréables et, dans les meilleures compagnies où il se trouvât, nous l’avons ouï chanter à propos et hors de propos : Flumina amem silvasque inglorius. O! ubi campi, Sperchiusque et virginibus bacchata Lacaenis [Virgile, Géorgiques II, v. 486-487] Et quelquefois : Beatus ille qui procul negotiis, Ut prisca gens mortalium. [Horace, Épodes II, 162] Et assez souvent : O bienheureux qui peut passer sa vie Entre les siens, franc de haine et d’envie. [Philippe Desportes, Bergeries] Il semblait qu’il chantait ces vers beaucoup plus du cœur que de la bouche, et son âme paraissait bien purgée de sa vieille passion. Mais les maladies ont leurs rechutes, et l’ambition ne fait pas moins faire de faux serment que l’amour et que le jeu. Il prit donc envie à cet homme de revoir le Louvre et de hasarder un second voyage. Succombant tout d’un coup à la tentation qu’il avait si longuement combattue, il s’imagina que le temps était devenu meilleur et qu’il pourrait se racquitter de ses pertes.

Extrait de l'entretien VIII : « Deux histoires en une. À Monsieur Conrart, conseiller et secrétaire du roi » disponible sur Gallica, p. 143-145.


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