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1668

Adrien-Thomas Perdou de Subligny, La Folle Querelle ou la Critique des Andromaques

Paris, T. Jolly, 1668

Quand le tragique fait rire

Dans le cadre d'un salon mondain, les personnages échangent sur l'actualité théâtrale. A la scène 7 du premier acte, ils font état d'une réception contrastée de l'Andromaque de Racine.

LA VICOMTESSE.
Qu’y a-t-il donc dans cette pauvre Andromaque qui la rende une si méchante pièce ?

ALCIPE.
Je ne dis pas, Madame, que ce soit une très méchante pièce. Non, au contraire, cela ne va pas tant mal pour un commencement, et l’auteur a assez bien imité les savants en quelques endroits. Mais de vouloir qu’il soit vrai qu’il ait surpassé tous ceux qui ont jamais écrit, hé !, Madame, le bon sens peut-il souffrir qu’on se trompe de la sorte ? C’est gâter un homme à force d’encens, et sans cela peut-être que nous aurions vu quelque jour une bonne pièce de lui.

LA VICOMTESSE.
Ôtez ce nous aurions vu, Alcipe, car on l’a vue ou l’on ne la verra jamais, et tout est admirable dans l’Andromaque.

ALCIPE, souriant.
Il y a je ne sais quoi, Madame, qui à mon gré ne serait guère un exemple à suivre.

LA VICOMTESSE.
Ah ! juste Dieu ! que dites-vous là ? c’est peut-être la tragédie où toutes choses sont de meilleur exemple, et j’y songeais encore hier en rendant visite à une petite provinciale fort au dessous de ma qualité, qui eut l’insolence de m’attendre dans sa chambre et sur son siège, au lieu de venir au devant de moi. « Hélas ! lui dis-je, cela est bien éloigné de l’honnêteté de Pyrrhus, qui, loin de souffrir qu’on amène à Oreste à son audience, le va chercher où il est, pour savoir le sujet de son ambassade.

ALCIPE, riant.
Avec tout le respect que je vous dois, Madame, je croyais que les rois dussent être un peu plus jaloux de leur rang. Cette grandeur qui est attachée à leurs personnes fait que ce qui s’appellerait honnêteté en d’autres est une grande faute en leur conduite, et je n’ai point encore vu de gens qui n’aient ri à cette pièce lorsque Pyrrhus y vient dire à Oreste : "Je vous cherchais par tout, Seigneur", au lieu de le mander dans son cabinet.

LA VICOMTESSE.
Hé ! mon dieu, tous les rois ne sont pas si façonniers qu’on dirait bien.

ALCIPE.
Ah ! Madame, la majesté ne doit pas courir ainsi de chambre en chambre dans les occasions de cérémonies.

LA VICOMTESSE.
Voulez-vous encore rien de meilleur exemple que cette Andromaque qui pleure son époux après plus d’un an comme le premier jour ?

ALCIPE, riant.
D’accord, Madame, cela est tout à fait rare. Mais on l’accuse de peu de jugement, cette Andromaque, d’avoir découvert à son cruel ennemi qu’elle avait sauvé son fils. Elle devait bien se faire élever dans un lieu qui ne fût pas venu à la connaissance de Pyrrhus, car qui avait eu le temps et l’adresse de supposer un autre enfant à Ulysse, le plus fin de tous les hommes, en pouvait avoir eu aussi pour faire ce que je dis.

LA VICOMTESSE.
Oh ! c’est ce que j’y trouve de plus beau que cette confiance ; c’est une marque qu’elle était très bonne.

Paris, T. Jolly, 1668, p.40
Comédie en ligne sur Gallica pp.40-44


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