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1659

Jean Loret, La Muse historique

Paris, Chénault, [1656-1665].

Fête de Mazarin : spectacles et comédienne

Loret, dans sa lettre du 31 mai 1659, fait le récit des fêtes offertes par Mazarin au roi et à la Cour dans son château de Vincennes :y furent données des pièces de théâtre, à nouveau la "Pastorale d'Issy", ainsi qu'un spectacle improvisé par trois comédiens italiens et trois comédiens français, parmi lesquels Jodelet et Gros-René (il évoque aussi la présence à Paris d'une célèbre comédienne italienne, Aurélia) :

La cour a passé, dans Vincennes,
Cinq ou six jours de la semaine,
Château certainement royal,
Où Monseigneur le Cardinal,
(Dont la gloire est, partout, vantée)
L’a parfaitement bien traitée.
Leurs Majestés, à tous moments
Y goûtaient des contentements
Par diverses réjouissances,
Savoir des bals, ballets et danses,
À faire soldats exercer,
À se promener et chasser,
Et voir mainte pièce comique,
Et la pastorale en musique,
Qui donna grand contentement
Et finit agréablement
Par quelques vers beaux et sincères
Que la plus belle des bergères, [Fille de Sacamanan l’aînée.]
Avec douceur et gravité,
Chanta devant sa Majesté,
Qui, la regardant au visage,
Les écouta, de grand courage.
Ces quatre ou six vers étaient faits
Sur le cher sujet de la paix,
Et, plurent, fort, à l’assistance,
Quoiqu’ils ne fissent qu’une stance.
D’ailleurs, quelques comédiens
Trois Français, trois Italiens,
Sur un sujet qu’ils concertèrent,
Tous six, ensemble, se mêlèrent,
Pour faire mirabilia,
Savoir l’époux d’Aurélia, [le Seigneur Horace]
Scaramouche, à la riche taille,
Le Seigneur Trivelin-canaille,
Jodelet, plaisant raffiné,
Item, aussi, le Gros-René,
Et Gratian, le doctissime,
Aussi bien que fallotissime.
Horace, en beaux discours fréquent,
Faisait l’amoureux éloquent.
Pour Trivelin et Scaramouche,
Qui se font souvent escarmouche,
Ces deux rares facétieux,
Tout de bon, y firent des mieux.
Gros-René, chose très certaine,
Paya de sa grosse bedaine.
La perle des enfarinés,
Jodelet y parla du nez,
Et fit grandement rire, parce
Qu’il est excellent pour la farce ;
Et pour le Docteur Gratian,
Estimé de maint courtisan,
Avec son jargon pédantesque,
Y parut tout à fait crotesque.
Enfin, ils réussirent tous
En leurs personnages de fous.
Mais, par ma foi, pour la folie,
Ces gens de France et d’Italie,
Au rapport de plusieurs témoins,
Valent mieux séparés que joints.
Aurélia, comédienne,
Comédienne italienne,
Comme elle est un fort bel esprit,
Qui parle et qui bien écrit,
A fait un présent à la reine,
D’un livre sorti de sa veine
En fort beau langage toscan,
Et dont on fait bien du cancan ;
Ce livre est une pastorale,
De beauté presque sans égale,
Et dont les esprits délicats
Feront, assurément, grand cas,
Étant si bien imaginée,
Et de si beaux discours ornée,
Que plusieurs ont intention
D’en faire la traduction,
Ayant su que ladite reine
A dit qu’elle en vaut bien la peine.

[Retour sur Aurélia] samedi 28 juin 1659
Pour récompenser Aurélie,
De la pièce belle et jolie
(Sous le nom de commedia)
Qu’à la reine elle dédia,
Cette princesse libérale,
Dont l’âme est, tout à fait, royale,
Au jugement des mieux sensés,
Lui fit présent, ces jours passés,
D’une paire de pendants d’oreilles
De diamants beaux à merveilles,
Ouvrage exquis, rare et brillant,
Travaillé des mieux, et valant
(Ainsi que m’a dit certain homme)
De trois cents pistoles la somme.
J’ai vu, moi-même, ce beau don,
Et je jure par Cupidon,
Vainqueur des plus braves monarques,
Que, quand je vis ces riches marques
De la gratitude et bonté
De cette auguste majesté
Envers ladite demoiselle,
J’en fus ravi, pour l’amour d’elle :
Car plus de deux ans il y a
Que j’aime cette Aurélia
Pour son esprit et gentillesse ;
Et je n’apprends, qu’avec tristesse,
Qu’icelle doit partir mardi,
Soit devant, soit après midi,
Et retourner en diligence,
A Rome, Venise, ou Florence,
Pour exercer, en ces lieux-là,
Les aimables talents qu’elle a.

Transcription de David Chataignier disponible sur le site Molière21.


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