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ca. 1677

Gédéon Tallemant des Réaux, Manuscrit 673

éd. de Vincenette Magne, Paris, Klincksieck, 1994

Commentaire de la querelle des sonnets

Le manuscrit 673 nous conserve une version commentée de la querelle des sonnets opposant la Phèdre de Racine à celle de Pradon.

Dans un fauteuil dort Phèdre tremblante et blême,
Dit des vers où d'abord personne n'entend rien.
Sa nourrice lui fait un sermon fort chrétien
Contre l'affreux dessein d'attenter sur soi-même.

Hippolyte la hait presque autant qu'elle l'aime,
Rien ne change son air ni son chaste [note ms :"Racine a mis depuis noble au lieu de chaste] maintien.
La nourrice l'accuse, elle s'en punit bien. [note ms :"elle se noie"]
Thésée a pour son fils une rigueur extrême.

Une grosse Aricie au cuir rouge, aux crins blonds [note ms :"La Dennebaut :elle est bien dépeinte"]
N'est là que pour montrer deux énormes tétons,
Que malgré sa froideur Hippolyte idolâtre.

Il meurt enfin traîné par ses coursiers ingrats, [note ms :"Il dit qu'ils ont été nourris de sa main"]
Et Phèdre après avoir pris de la mort aux rats
Vient en se confessant mourir sur le théâtre.


Réponse sur les mêmes rimes à ce sonnet que l'on attribua à Mr Mancini, duc de Nevers [en marge :on a su depuis que c'est Madame Deshoulières, et lui a fait apparamment le sonnet contre Genséric]

Dans un palais doré, [en marge :Palais Mazarin] Damon jaloux et blême
Fait des vers où jamais personne n'entend rien.
Il n'est ni courtisan, ni guerrier, ni chrétien
Et souvent pour rimer se dérobe à soi-même.

Sa muse par malheur le hait plus qu'il ne l'aime.
Il a d'un franc poète l'air et le maintien
Il veut juger de tout et n'en juge pas bien.
Il a pour le phébus une tendresse extrême.

Une soeur vagabonde, aux crins plus noirs que blonds,
Va par tout l'univers promener deux tétons,
Dont malgré son pays Damon est idolâtre.

Il se tue à rimer pour des lecteurs ingrats.
L'Enéide pour lui est de la mort aux rats
Et Pradon à son goût est le dieu du théâtre

Cette réponse fit bien du bruit. Monsieur le duc d'Aumont, ami de Monsieur de Nevers, dit tout haut qu'il fallait couper le nez à Despréaux et Racine. Un de leurs amis les fit avertir de ce qu'il avait dit. Ils allèrent chez Gourville, logé à un bout de l'Hôtel de Condé. Monsieur le Prince les traita fort aimablement et promit d'accomoder l'affaire. On parla à Madame de Bouillon, on l'apaisa, on persuada aussi Monsieur de Nevers que ce n'était point eux et ils en furent fort bien traités. Cependant cela fit faire bien de sots sonnets sur les mêmes rimes, et beaucoup de gens ont cru qu'ils auraient leurs oreilles.

La vérité est que Monsieur de Nevers n'a point fait le premier sonnet. Avec le temps on saura qui c'est. Despréaux n'a point de part au second, mais il y a apparence que, sans sa participation, Racine l'a fait. Il est capable de cette impertinence. On peut tout croire de lui après avoir écrit comme il l'a fait contre Messieurs de Port-Royal, qui l'ont instruit gratis et qui donnaient à sa mère de quoi vivre. Il a fait ce qu'il a pu pour empêcher que l'on jouât l'Hypolite de Pradon et a, dit-on, obligé la Molière à ne pas prendre un rôle dans cette pièce. Sa tyrannie met tout le monde contre lui. Il ne peut souffrir qu'on estime les ouvrages des autres. Il est si plein de lui-même qu'il querelle ses amis s'ils ne sont pas de son sentiment.

J'ai su depuis, de gens bien informés, que Racine n'a point fait cette réponse, mais, persuadé que Monsieur de Nevers avait fait le premier sonnet, il fut sur le point d'adopter la réponse. On eut de la peine à lui faire voir sa folie. En ce cas tout le monde l'eût abandonné. Il eût sans doute mal passé son temps.

Tallemant des Réaux, Manuscrit 673, éd. de Vincenette Magne, Paris, Klincksieck, 1994, p. 510.


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