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1671

Charles Robinet, Lettres en vers

Paris, Chenault, 1671

Grand compte-rendu de Psyché

Le 1er août 1671, Robinet consacre à nouveau un article particulièrement long à la grande production du Palais-Royal, Psyché, qui apparaît comme l'une des pièces les mieux couvertes de ses Lettres en vers. Il annonce la représentation publique de cette pièce et son compte-rendu le 25 juillet :

Psyché, l’admirable Psyché,
Dont le mérite est tant prêché,
Paraît, la chose est bien certaine,
Présentement, dessus la scène, [du Palais Royal]
Avec tous le pompeux arrois,
Qu’elle parut aux yeux du roi ;
Et dedans ma prochaine épître,
Je m’étendrai sur son chapitre.
Mais, cependant, ne laissez pas,
D’aller en foule voir ses merveilleux appas.


[1 août]

Je ne puis après ce chapitre,
Mieux continuer mon épître,
Que par l’article de Psyché :
Car quoique je l’aie couché
Autre part d’une ample matière,
Sur ce sujet, prenant carrière,
Lors qu’en la salle des ballets,
Il parut, avec tant d’attraits,
Aux yeux de notre grand Auguste,
Il est néanmoins encore juste,
Que je reprenne le souci
D’en parler derechef ici ;
Exprimant le plaisir extrême
Que j’ai ressenti dans moi-même,
Revoyant, au Palais Royal,
Ce beau spectacle sans égal.
Car, laissant là les flatteries
Illec ainsi qu’aux Tuileries
Il a les mêmes ornements,
Même éclat, même agrément.
Les airs, les chœurs, la symphonie
Sans la moindre cacophonie,
Sont ici, comme ils étaient là.
Vous y voyez outre cela,
Les divers changements de scènes
Qu’on ne s’imagine qu’à peine,
Les mers, les jardins, les déserts,
Les Palais, les cieux, les enfers,
Les même Dieux, les mêmes déesses,
Soit à blondes ou à brunes tresses.

On y voit aussi tous les vols,
Les aériens caracols,
Les machines et les entrées,
Qui furent là tant admirées.

On y voit celle des pleureurs,
Où s’attendrissent tous les cœurs,
Celle des cyclopes, des fées,
Qui sont, à merveille, coiffées,
Des furies et des lutins,
Qui, sur mon Dieu, son bien mutins,
D’Apollon et des doctes muses,
Qui ne sont pas déités, buses,
Enfin, de Bacus, de Momus,
Et de Mars et pour dire plus,
On y voit (je m’en remémore)
Tous les mêmes habits encore.
De sorte que je ne mens point
En vous répétant sur ce point
Qu’il est vrai que ce grand spectacle,
Qui faisait là crier miracle !
Ce beau spectacle tout royal,
Est encore, ici, sans égal.

Mais ce qu’il faut qu’encore je die
Est que la Tragi-comédie,
En vers de nos deux grands auteurs [les Sr Corneille et Molière]
Qui n’ont que des admirateurs,
Peut, ici, partout, être ouïe,
Aussi bien que la symphonie,
Et que tout ce spectacle, enfin,
S’y voit aussi, de même, à plein.

Une assez grande demoiselle,
Blondine, gracieuse et belle,
Et d’assez bon air s’agitant [Mlle des Rieux]
Représente Flore, en chantant :
Et, n’ayant guère de pareilles,
Charme les yeux et les oreilles
Par sa voix et par des appâts
Que toutes chanteuses n’ont pas.
Item, Mademoiselle de Brie,
Qui n’est pas native de Brie,
Y fait la déesse Vénus,
Mais montrant ses membres moins nus,
Que ladite beauté céleste,
Quoi qu’elle égale en ses atours,
Cette déesse des Amours,
Contre Psyché moult irritée,
De voir sa beauté plus vantée :
Et cette belle actrice-là,
Fait certes des merveilles là.

Deux très agréables pouponnes,
Deux très ravissantes mignonnes [Mlles du Croisy et Beauval]
Au plus de six et de dix ans,
Et qui, bref, charment tous les gens,
Par les beaux vers et par leurs grâces,
Y sont, de Vénus, deux des grâces,
Dont à côté, voici les noms.
Et deux petits gars fort mignons
En qualité d’Amours d’élite,
Sont, pareillement, à sa suite.

Son fils, nommé le Dieu d’Amour,
Qui là devient Homme en un jour,
Pour mieux contenter son Amante,
Savoir, Psyché toute charmante,
Est, comme Enfant, représenté,
Par un, lequel, en vérité,
S’acquitte à miracle du rôle
De ce petit céleste Drôle :
Et comme homme fait et formé
Par ce jeune acteur tant aimé,
Qui par tout, le Baron, se nomme
Et lequel, des mieux, joue, en somme.

Un Zéphyr fort goguenard,
Et qui, d’aimer, sait très bien l’art,
Aide à l’Amour et c’est, pour rire,
Molière qui fait ce Zéphyr.

Pour Psyché, la belle Psyché,
Par qui maints coeurs est attachée
C’est mademoiselle Molière,
Dont l’air, la grâce, la manière,
L’Esprit et maints autres attraits,
Sont de vrais céphaliques traits,
Et qui d’ailleurs, je vous l’avoue,
Divinement son rôle joue.

Deux princes sont de ses amants,
Outre l’Amour des plus charmants,
Et les sieurs Hubert la Grange,
Tiennent leur place avec louange, Jouant (faut, aussi l’avouer)
Autant bien qu’on puisse jouer.

Le grand Acteur, la Thorillière,
Fait un Roi, de Psyché, le père,
Et montre tout l’air d’un héros
Dans son geste et dans ses propos,
Et si bien sa douleur exprime,
Que dans tous les cœurs il l’imprime
Blâmant un oracle félon
Qui, plus cruel que Ganelon,
Veut que cette fille adorée,
Par un serpent soit dévorée.
Lequel arrêt est rapporté
Et bien nettement récité,
Par un acteur brillant et leste
Mais achevons vite le reste.

La belle affligée a deux sœurs
Qui de ses maux font leurs douceurs,
Par un effet de jalousie
Dont leur âme se sent saisie.
Mademoiselle de Beauval
Cette actrice de choix royal
Avec beaucoup de réussite
De l’un de ces rôles, s’acquitte :
Et Mademoiselle L’Etang,
En l’autre, rend chacun content.

Jupiter termine la pièce
Et remet, partout, la liesse,
En immortalisant Psyché,
Après avoir un peu prêché
Vénus, sa trop colère fille,
De sa machine qui fort brille :
Et ce Dieu là, c’est du Croisy,
Qui, hautement, couronne ainsi,
L’Oeuvre de belle manière.

Mais, achevant cette matière,
Je dois, encore, publier,
Et non pas, vraiment, l’oublier,
Que l’on y voit une mignonne
Qui mérite qu’on la couronne,
Et que l’on lui donne le prix,
(Après tout chacun, je le dis,
Qui la bâtisse de Merveille
Qui ne peut avoir de Pareille)
Pour sa manière de chanter,
Qui peut tout le monde enchanter,
Et son aimable petit geste,
Qui, ma foi, paraît tout céleste,
Et vaut que la ville et la Cour
Ailler admirer ce jeune Amour.

Transcription de David Chataignier disponible sur le site Molière21.


Pour indiquer la provenance des citations : accompagner la référence de l’ouvrage cité de la mention « site Naissance de la critique dramatique »