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1673

Charles Robinet, Lettres en vers

Paris, Chenault, 1673

La mort de Molière

Le 18 février 1673, Robinet annonce de façon particulièrement théâtrale (et émouvante) la mort de Molière et insiste sur l'aspect inattendu de celle-ci. Il développe le 25 février 1673 :

18 février 1673

Notre vrai Térence français
Qui vaut mieux que l’autre cent fois,
Molière, cet incomparable,
Et de plus en plus admirable
Attire aujourd’hui tout Paris
Par le dernier de ses écrits
Où d’un Malade imaginaire
Il nous dépeint le caractère
Avec des traits si naturels
Qu’on ne peut voir de portraits tels.
La Faculté de médecine
Tant soit peu, dit-on, s’en chagrine,
Et… Mais qui vient en ce moment
M’interrompre si hardiment !
Ô Dieux ! J’aperçois un visage
Tout pâle et de mauvais présage !
« – Qu’est-ce Monsieur ? Vite, parlez,
Je vous vois tous les sens troublés…
– Vous les allez avoir de même…
– Hé, comment ? – Ma peine est extrême,
– Dites vite ! – Molière… hé bien
Molière……… a fini son destin.
Hier, quittant la comédie
Il perdit tout soudain la vie.
– Serait-il vrai ? » Clion [sic], adieu…
Pour rimer, je n’ai plus de feu.
Non, la plume des doigts me tombe,
Et sous la douleur, je succombe.

25 février 1673
Je vais travailler à ma lettre
Mais je ne sais, ma foi, qu’y mettre,
Ni, las ! Comment la commencer,
Tant je me sens embarrassé
Par de certaines pensées funèbres
Qui, m’enveloppant de ténèbres,
Ne laissent à mon pauvre esprit,
Nulles clartés pour mon écrit.
Moi, chétif historiographe,
Sans cesse il faut que j’épitaphe
Quelque habile et quelque savant
De Paris et non du Levant,
Quelqu’un ami, quelqu’un que j’estime !
J’en ai l’esprit tout cacochime.

Ô bons Dieux ! Que de beaux esprits
Depuis que mes lettres j’écris
J’ai vu passer par l’étamine
De ce fantôme à laide mine
De cette inhumaine Cloton
Qui nous serre à tous le bouton.

Hélas, qu’est-ce que de la vie,
Cette trame de maux ourdie
Qui commence dans le berceau
Et vient aboutir au tombeau ?

Ce n’est qu’une vapeur légère,
Qu’une illusion mensongère,
Qu’un songe produit du sommeil,
Qui se détruit par le réveil.
Mais laissant morale en arrière,
Entrons vitement en matière.

Le fameux auteur théâtral
Le célèbre peintre moral
L’acteur de qui, sur le théâtre,
Chacun fut toujours idolâtre,
L’introducteur facétieux,
Des plaisirs, des ris et de jeux
Qui le suivaient comme leur maître,
Et celui qui les faisait naître
Le charmant Môme de la Cour
Qui l’appelait en chaque jour
De ses fêtes et ses liesses
Pour mieux remplir ses allégresses,
Molière, enfin, dont prose et vers
Ont ébaudi tout l’Univers,
Et qui gagna d’immenses sommes
En frondant les vices des hommes,
Ce Molière a fini son sort.
Oui, la mort, la traîtresse Mort,
Au sortir de sa comédie,
Borna le filet de sa vie
Avec son trait meurtrier
Sans lui donner aucun quartier
Et ladite Parque incommode
Travestit, hélas, à sa mode,
Celui qui, tant et tant de fois,
Travestit son corps et sa voix
D’une si plaisante manière.
J’en sens une douleur plénière
Mais bornons cet article-ci
Par l’épitaphe que voici.

Dans cet obscur tombeau repose
Ce comique chrétien, ce grand peintre des mœurs
De qui les âpres vers et la mordante prose
Des défauts de son temps furent les vrais censeurs.

Ci-git ce rare pantomime,
Qui, sous divers habits, jouant tous les humains,
S’acquit des uns la haine et des autres l’estime,
Et du jaune métal gagnait à pleines mains.

Ci-gît ce Môme de la Terre,
Qui si souvent fit rire et la ville et la Cour,
Et qui, dans ses écrits que chèrement on serre,
Va faire, après sa mort, rire encore chaque jour.

Il ne lui prit jamais envie
D’appeler à son aide aucun des médecins
Il déclama contre eux presque toute sa vie
Et néanmoins, par eux, il finit ses destins [Il mourut en venant de jouer une comédie intitulée Le Malade imaginaire où il parlait des médecins]

C’est, passant, ce que j’en puis dire,
Sinon que tout autant qu’il fut sur le bon pied
Et travesti, jadis, à faire chacun rire,
Il l’est, sous cette tombe, à tous faire pitié.

Charles Robinet, Lettres en vers à Monsieur, Paris, Chenault, 1673. [Mazarine, 296-A6-RES]


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