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1671

Charles Robinet, Lettres en vers

Paris, Chenault, 1671

Première couverture de Psyché

Dans sa lettre du 17 janvier 1671, Robinet annonce la création de Psyché par la troupe de Molière. Dans la lettre suivante, il lui consacre un premier long compte-rendu :

[17 janvier 1671]

Tout se prépare aux Tuileries,
Pour de royales Momeries,
Pour Bal, Comédie et Ballet,
Où tout fera du Feu violet.
Jamais, dans les Métamorphoses,
On n’a vu de si belles Choses :
Et ces grands Divertissements
Seront de purs Enchantements.
Mais ce sera, l’autre Semaine,
De quoi rendre ma Lettre pleine,
Et très agréable, je crois,
J’en jurerais quasi, ma foi,
N’était qu’après mon Aventure,
Je tiens pour maxime plus sûre,
Que l’on ne doit de rien jurer,
De crainte de se parjurer.
Sans, donc, m’aller, ainsi promettre
Aucun bon succès de la Lettre
Que je dois faire dans huit jours,
Je poursuis par d’autres Discours.


[24 janvier 1671]

Le dix-sept de ce mois, tout juste,
Ce Ballet, pompeux, grand, auguste,
Et bien digne, veramentè,
De divertir la Majesté
Du premier Monarque du Monde,
Tant sur la Terre, que sur l’Onde,
Fut, pour le premier coup, dansé,
En ce vaste Salon, dressé,
Dans le Palais des Tuileries,
Pour les Royales Momeries,
Avec tant de grand Ornements,
Si merveilleux, et si charmants,
Tant de Colonnes, de Pilastres,
Valant plusieurs mille Piastres,
Tant de Niches, tant de Balcons,
Et, depuis son brillant Plafond,
Jusques, en bas, tant de Peintures,
D’Enrichissements, et Dorures,
Que l’on croit, sur la foi des yeux,
Être en quelque Canton des Cieux.
D’abord, comme en un Lieu champêtre,
On voit, dans un Lointain, paraître
Un Port, où la Mer fait flo-flo,
Comme à Dieppe, ou Saint Malo,
Avec de longues Kyrielles
De Navires, et de Nacelles ;
De l’un et de l’autre côté,
Et, même, une vaste Cité,
Flore, que le Printemps ramène,
Se découvre dessus la Scène,
En des Atours fort gracieux,
Avec ses Nymphes, et les Dieux
Tant des Eaux, que des Jardinages,
Qui, pour Valets de Pied, et Pages,
Ont des Dryades, des Sylvains,
Des Fleuves d’Eau douce, et Marins,
Et le reste de leur Séquelle,
Magnifique, et non telle quelle.
Cette Flore, qui faire florès,
Est représentée (à peu près)
Par l’illustre Sirène, Hilaire,
Qui, toujours, a le don de plaire,
Avec son angélique Voix,
Ainsi que la première fois.
En charmant Chacun, elle appelle
Vénus, l’amoureuse Immortelle,
Afin qu’elle vienne Ici-bas,
Achever, par ses doux Appas,
Les Plaisirs dont la Paix foisonne,
Grâces à LOUIS, qui la donne,
En interrompant ses exploits,
Qui pourraient établir ses Lois
Chez tous les peuples que la Terre,
Dans sa vaste rondeur, enserre.
Vénus, à ses souhaits, consent, [Madlle de Brie]
Et, dans le même instant, descend,
En couche, tout à fait, divine,
Dans une superbe machine,
Ayant, auprès d’elle, son fils, [Mr le Biron]
Qui se plaît fort, parmi les lys,
Avec six autres petits Drôles
Qui savent là, très bien leurs rôles.
Les Grâces la suivent, aussi, [Mesdlles du Croisy et de la Thorillière.]
Par un équitable souci,
En d’autres Machines côtières,
Toutes brillantes de Lumières.
Mais, comme elle a le cœur fâché
Des Honneurs rendus à Psyché, [Madlle de Molière.]
Au préjudice de ses Charmes,
N’en pouvant cacher ses alarmes,
Elle fait, bientôt, bande à part,
Et restant seulette, à l’écart
Avec son fils, en conférence,
Elle l’anime à sa vengeance,
Puis s’éclipse, jusqu’au succès
Qu’aura son amoureux procès.
Sur ce, roule une tragédie,
Non pas, c’est tragi-comédie,
Faite par deux rares auteurs [Srs Corneille et Molière.]
Qui n’ont que des admirateurs.
Or, cet excellent dramatique,
Qu’ici, nullement, je n’explique,
De crainte de prolixité,
Est, comme très bien concerté,
Entremêlé de huit entrées
Dignes d’être considérées.
La première est de plusieurs gens,
Qui sont contristés, et dolents
De voir Psyché dans la disgrâce :
Et qui, dansant de bonne grâce,
Ou, chantant fort plaintivement,
En Italien, mêmement,
Expriment leur deuil, à merveille,
Et ravissent l’œil, et l’oreille.
Une autre, de Cyclopes, suit,
Mais, nullement, à petit bruit,
Car n’étant pas des gens d’extases,
Ils achèvent de pompeux vases
Pour un beau palais dont l’Amour
Consacre à Psyché le séjour,
L’aimant, et trahissant sa mère,
Comme un faux et malin compère :
Et des Fées, aux Forgerons,
Faisant des pas légers et prompts,
Apportent ces vases superbes
Dignes des beaux vers des Malherbes.
Des Furies, et des Lutins,
Poussés par de mauvais Destins,
A leur tour, entrent en cadence,
Et n’ont, pour motif de leur danse,
Que de faire peur à Psyché,
Qui, ceci soit dit sans péché,
Mériterait mieux les caresses
De beaux galants, à blondes tresses.
Apollon, avec les neufs Sœurs,
Qui plaisent fort aux Spectateurs,
Bacchus, de même, avec sa suite,
A faire Brindes, bien instruite,
Momus, avec la sienne, aussi,
Et Mars, lors, sans guerrier souci,
Font, enfin, chacun, une Entrée :
Étant venus de l’Empirée,
Avecque leur Sire, Jupin,
Lequel termine à la parfin [sic],
De Vénus, et son Fils, les rixes,
Et, par ses Soins, des plus propices,
Rend l’Amour, Époux de Psyché,
Dont il est, tendrement, touché.
Lors, tous ces Dieux, et leurs escortes,
Qui sont de nombreuses cohortes,
Des Déités, jusqu’à trois cent,
Dans ces cohortes, paressant,
Sur de grands et brillants nuages,
Disposés à triples étages,
Célèbrent, par de beaux concerts,
Par des danses, et par des airs,
La solennité de la noce,
Comme s’ils étaient chez Mandoce.
La scène, au reste, incessamment,
Comme, par un enchantement,
En différents objets, se change :
Et, par une surprise étrange,
On y voit, tantôt, des palais,
De marbre, en un tournemain, fais :
Puis, en moins de rien, en leur place,
Sans qu’il en reste nulle trace,
Des mers, des jardins, des déserts,
Enfin, les Cieux, et les Enfers.
Mais, il me faudrait faire un livre
Gros comme c’il qui s’en délivre
Chez Balard, Imprimeur du Roi,
(Je vous le dis de bonne foi)
Pour tout raconter, tout déduire,
Et, parfaitement, vous instruire
De ce Spectacle si royal.
Ainsi, donc, en auteur féal,
D’y recourir, je vous avise.
Mais, il faut, qu’ici, je vous dise
Que lundi, je vis ce ballet,
Grâce à Monsieur Carnavalet,
Qui joint, par un rare avantage,
La courtoisie au vrai courage,
Et qui m’ayant, de très bon cœur,
Fait, bien des fois, même faveur,
En toute rencontre semblable,
Me fit, par un trait amiable,
Entrer ici, certe [sic], à gogo,
Et, c’est-à-dire, tout de go,
Et de manière aussi facile
Que j’entre dans mon domicile.

Transcription de David Chataignier disponible sur le site Molière21.


Pour indiquer la provenance des citations : accompagner la référence de l’ouvrage cité de la mention « site Naissance de la critique dramatique »