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1671

Charles Robinet, Lettres en vers

Paris, Chenault, 1671

Couverture de l'opéra Pomone

Dans ses lettres du 11 et du 18 avril 1671, Robinet annonce la création d'un nouvel opéra de Cambert et Perrin, Pomone, avec des machines du marquis de Sourdéac :

À propos, le grand Opéra
Qui fait tant de bruit dans Lutèce, [Paris.]
Attira la royale altesse
Pour qui je m’escrime des doigts,
Mardi, pour la seconde fois,
Avec sa jeune, et belle Infante,
Déjà si vive, et si brillante :
Et deux des plus leste Sauteurs,
Avec pareil nombre d’Acteurs,
Collation leur présentèrent,
Que les dernier accompagnèrent
D’un Compliment très musical.
Or cet agréable régal
Se faisait, ainsi qu’on le prône ;
De par la déesse Pomone,
Qui, des beaux fruits de son jardin,
Voulut les régaler souain,
Avec une galanterie
Qui parut une enchanterie [sic].
Je dois être, à mon tour, mardi,
De ce grand spectacle, ébaudi :
Et puis je ne faudrais d’en mettre
Un plus ample article en ma lettre.

[18 avril 1671] Je l’ai vu cet Opéra là,
Et je pensais n’avoir pas là,
Suffisamment, d’yeux, et d’oreilles,
Pour toutes les rares merveilles
Que l’on y peut ouïr, et voir,
Et qu’à peine, on peut concevoir.
À commencer, donc, par la salle
Où ce grand spectacle s’étale,
C’est un vaisseau large, et profond,
Orné d’un superbe plafond,
Avecque trois longs rangs de loges,
Aussi lestes que pour des doges,
Et, qui plus est, de bout en bout,
Afin que nul n’y soit debout,
Un très commode amphithéâtre,
D’où l’on peut tout voir au théâtre.
À l’ouverture, on est surpris
De voir le quartier de Paris,
Le plus riant qui s’y découvre,
Savoir le beau quartier du Louvre :
Et l’on ne l’est pas, encore, moins,
Au dire de tous les témoins,
D’ouïr certaine symphonie,
Qui, sans nulle cacophonie,
Ouvre le prologue charmant,
Qui se fait, au même moment,
Dessus cette superbe scène,
Par la nymphe de notre Seine,
Avec Vertune, Dieu Latin,
Qui vient, par un noble dessein,
Divertir notre auguste Sire,
Et le faire, tant soit peu, rire,
Lui retraçant, en vision,
Par agréable Illusion,
Son hymen, que la fable prône,
Avec la déesse Pomone.
Dès que ce prologue prend fin,
Le théâtre, en un tournemain,
Sans laisser de lui, nulle trace,
À de riant vergers, fait place :
Où la déesse, aussitôt, vient,
Et, contre l’Amour, s’entretient,
Avec les nymphes, qui comme elle,
Ayant, pour lui, le coeur rebelle,
Le traitent de peste, et font voeu
De ne jamais, aimer son jeu,
Quoi que Flore, Soeur de Pomone,
Très fortement, les y sermonne,
En leur exprimant les plaisirs
Qu’avec ses amants, les zéphyrs,
Elle goûte, chaque journée,
Le matin, et l’après-dînée.
Ainsi, donc, le dieu des jardins,
Ne pousse que des soupirs vains
Auprès de ladite déesse
Dont il faut choix, pour sa maîtresse,
Ainsi faune, sans aucun fruit,
Aussi, de sa flamme, l’infini :
Et quand, pour tâcher de lui plaire,
Ces deux sots amants ont fait faire
Merveille, l’un à ses bouviers,
Et cet autre, à ces jardiniers,
Par des chansons, et par des danses,
Ils en ont, pour leurs récompenses,
Des guirlandes, ô quels guerdons !
Toutes d’épines, et chardons.
Voilà comment maintes cruelles,
Traitent leurs amants plus fidèles,
Mais, sans, sur ce, moraliser,
Lorsque je dois nouvelliser,
Voilà, mes lecteurs, la matière
Du premier acte, toute entière,
Et, par tant de diversités,
Jugez quelles sont ses beautés.
Dedans les quatre autres, vertune,
Busquant, tout de même, Fortune,
Proche l’Intendante des fruits,
Dont ses sens sont, aussi, séduits,
Sans cesse, exprès, il se transforme,
Et passe sous diverse forme,
Espérant, par là, de son coeur,
Se rendre, à la fin, le vainqueur.
Tantôt, donc, il paraît, belle-erre [sic],
En Pluton, sortant de la terre,
Suivi des démons, ses valets,
Et fait voir son pompeux palais.
Après, voyant que la déesse
Méprise sa grande richesse,
Il se transfigure en Bacchus,
Lui vante son aimable jus,
Et se croit, par là, vent en poupe,
Au milieu d’une grosse troupe,
De follets, qui sont transformés,
Et tous, en satires, formés.
Ensuite, le Dieu, se patronne
En la nourrice de Pomone,
Qui, sur elle, avait plein pouvoir,
Afin de la mieux décevoir.
Or, cette vieille dépitée
De voir sa figure empruntée
Par Vertune qu’elle aime, aussi,
Et qui, d’elle, n’a nul souci,
Veut découvrir le pot aux roses :
Mais quittant ses métamorphoses,
Il reprend, lors, son natureau [sic]
De jeune et charmant damoiseau,
Et fait offre à cette déesse,
De son coeur, avec tant d’adresse,
Que, par un sort assez plaisant,
Elle en accepte le présent,
Elle qui paraissait naguère,
Envers monsieur Amour si fière.
Vertune, d’aise transporté,
Fait, lors, pour sa divinité,
Je ne sais combien de merveilles,
Qui n’ont point, ailleurs, de pareilles,
Et que, pour les bien concevoir,
Il faut, nécessairement, voir.
Car l’on ne saurait bien d’écrire
Ces prodiges que l’on admire,
Ces magnifiques changements
Qui se font à tous les moments,
Ces vols surprenants, ces machines,
Qui passent, presque, pour divines,
Ces choeurs de musique, ces airs,
Et cent autres charmes divers,
Qui font passer ce grand spectacle,
Quoi qu’un simple essai, pour miracle.
À la Muse du sieur Perrin,
Qui, des mieux, connaît le terrain,
Du mont sublime du Parnasse,
De ce bel ouvrage, on doit grâce.
C’est elle qui persévérant
Dans ce Labeur, pénible, et grand,
Va, par telle persévérance,
Combler la gloire de la France,
Où ces rares spectacles-ci,
Ne s’étaient point vus jusqu’ici.
Il ne faut pas, aussi, qu’on nie
Qu’un des chers suppôts d’Uranie,
Cambert, n’ait une grande part
À l’honneur, par son divin Art :
Animant toutes les parties
De ce corps, très bien assorties,
De si merveilleuse façon,
Qu’il ne se peut mieux, tout de bon.
Mais une louange, il nous reste,
Bien juste, je vous le proteste,
Et je le dis, sans nul micmac,
C’est au Marquis de Sourdiac,
Lequel, des Fonds de sa Finance,
A tiré la belle dépense
Nécessaire dans un tel cas,
De, deux fois, vingt mille ducats,
Qui font, la chose est très constante,
Partout, deux mille écus de rente,
Mais sur ce sujet, sufficit,
Passons à quelque autre récit.

Transcription de David Chataignier disponible sur le site Molière21.


Pour indiquer la provenance des citations : accompagner la référence de l’ouvrage cité de la mention « site Naissance de la critique dramatique »