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1702

Jean-Baptiste Morvan de Bellegarde, Lettres curieuses de littérature et de morale

Paris : J. et M. Guignard, 1702

Conseils de lecture

Au début de sa cinquième lettre, Bellegarde dresse la liste des théoriciens du théâtre qu’il faut avoir lus pour en avoir une bonne intelligence.

Je crois, Madame, que vous ne feriez pas mal de lire quelqu’un de ces auteurs puisque vous voulez, dites-vous, vous dire à vous-même les raisons pourquoi vous riez ou vous pleurez à la comédie. Si vous le voulez, Madame, je vous indiquerai les livres que j’ai lus sur cette matière afin que, s’il vous en tombe quelqu’un entre les mains, vous puissiez voir les choses dans leur source. Aristote a été le premier qui a donné des règles pour la pratique du théâtre ; ses règles ont dans tous les temps servi de modèle à tous ceux qui ont voulu écrire sur cette matière ; ce qui est fondé sur la nature et sur le bon sens dure toujours. La Poétique d’Horace est un chef-d’œuvre, et quoiqu’il ait écrit en vers, cependant on démêle aisément ses préceptes. Avec le secours de ces deux livres, on sait tout ce qu’il faut savoir pour se former le goût sur les pièces de théâtre et pour en faire la critique ; car voilà précisément, Madame, ce que vous demandez. Parmi les modernes, j’estime infiniment Vida de Crémone, poète et évêque d’Albe – ces deux qualités paraissent assez mal assorties. Il a composé sur la poétique trois petits livres en vers à l’imitation d’Horace. Le livre que Castelvetro a écrit sur cette matière est merveilleux et il le serait encore davantage sans l’affectation qu’il fait apparaître à combattre mal à propos le sentiment d’Aristote. Ronsard, Du Bellay, Pelletier, qui commençaient à avoir quelques idées de l’art poétique, en ont écrit ; mais quelques éloges qu’on ait donné de leur temps à leur poésie, elle nous fait pitié maintenant. J’ai lu les sept livres dans lesquels Jules-César de Lescalle a examiné toute l’ancienne poésie. Daniel Heinsius a fait encore un beau traité sur la poétique où il donne des règles pour faire une bonne tragédie selon la méthode d’Aristote. La critique que le célèbre M. de Corneille a faite de ses propres ouvrages vous instruira mieux, Madame, que toutes les poétiques du monde, et vous formera mieux le goût que tous les autres livres ne sauraient le faire. Lisez surtout l’art poétique de l’illustre M. Despreaux : il a travaillé selon le goût d’Horace ; le Moderne a égalé, s’il n’a pas surpassé l’Ancien. Ceux qui ne sont pas de ce sentiment ne donnent tant d’éloges au Romain que par un désir détourné d’abaisser le Français : ce n’est pas qu’ils se soucient de rendre justice à l’Ancien, c’est que la réputation du Moderne les éblouit et les importune.

Extrait de la cinquième lettre, "Sur les pièces de théâtre", disponible sur Gallica, p. 314-7.


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