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1677

Jean Donneau de Visé, Le Nouveau Mercure galant

Paris, Ribou, 1677

Aventure à l'opéra

On trouve, dans le Nouveau Mercure galant de juin 1677, une nouvelle qui se déroule à l'opéra. Une femme, qui a deux amants en même temps, est confondue par la femme de l'un d'eux :

La marquise savait que son mari avait retenu la loge du roi à l’opéra, quand ses espions lui viennent dire que la belle Bretonne y allait aussi, sans qu’ils eussent pu découvrir avec qui. La loge louée par le marquis ne lui permet point de douter que ce ne soit elle qu’il y mène. Elle veut être témoin de ses manières avec elle pendant ce divertissement. La chose ne lui est pas difficile. Elle prend un habit négligé, et avec une seule suivante, elle se fait ouvrir les troisièmes loges opposées à celle où devait être son mari. Elle y trouve un laquais qui gardait des places, reconnait la livrée et, s’imaginant qu’il y avait de l’aventure, parce que la précaution de les faire retenir au troisième rang était une marque de rendez-vous, elle prend les siennes sur le même banc et observe avec grand soin ceux qui viennent un moment après occuper les autres. C’était l’étranger avec une dame, qui ayant ôté deux ou trois fois son loup tant à cause de l’obscurité du lieu que dans la pensée qu’elle eut que rien ne lui devait être suspect aux troisièmes loges, fit connaître à la marquise qu’elle avait auprès d’elle cette même Bretonne pour qui elle croyait que son mari eût fait garder la loge du roi.

L’occasion était trop favorable pour n’en pas profiter. La marquise demeure masquée, les laisse jouir quelques moments du tête-à-tête, et se met enfin adroitement de la conversation sur des matières indifférentes. On commence d’allumer les chandelles, on ouvre la loge du roi, le marquis y entre avec des dames qu’il fait placer, et l’étranger l’ayant nommé d’abord, et ajouté qu’il fallait qu’il fût toujours avec les belles, la marquise prend la parole et dit qu’il y aurait de quoi faire un volume de ses différentes intrigues d’amour, si on les savait aussi particulièrement qu’elle. En même temps elle commence l’histoire de deux ou trois femmes que la belle Bretonne n’était pas fâchée d’écouter, s’imaginant qu’elle ne viendrait pas jusqu’à elle, ou que du moins elle ne parlerait que de quelques visites qui ne devaient pas avoir fait grand bruit dans le monde. Cependant la marquise, qui avait son but, la voyant rire de quelque aventure de son mari : "ce qu’il y a de plaisant, poursuit-elle, c’est que le bon marquis, qui donne à tout, a quitté la cour pour la province, c’est-à-dire qu’il fait présentement son quartier chez Madame de *. C’est une Bretonne qui a des amants de toute espèce, qui les ménage tous à la fois, et qui, entre autres, fait la dupe d’un étranger qu’on tient d’ailleurs honnête homme, et qui mériterait bien de ne pas mettre comme il fait sa tendresse à fond perdu avec une belle qui, en aimant d’autres que lui, ne le considère que pour la dépense qu’il fait auprès d’elle". 

La Bretonne, désespérée de ce commencement, interrompt la marquise et tâche à tourner le discours sur l’opéra. Mais elle a beau faire, l’étranger qui est bien aise de s’éclaircir de ce qui le regarde, la prie de continuer et, malgré les interruptions de sa rivale, la marquise, informée de toute sa conduite par ses espions, n’oublie rien de ce qui lui est arrivé. L’étranger connaît par là que, quand elle a quelquefois refusé de passer l’après-dînée avec lui, c’est parce qu’elle l’avait déjà promise à un autre, et qu’elle ne lui est venue parler depuis huit jours dans son antichambre, d’où elle avait grande hâte de le congédier, que pour l’empêcher de voir qu’elle dînait tête-à-tête avec le marquis en l’absence de son mari. Toutes ces particularités mettent la Bretonne dans la dernière surprise, elle croit que le lieu où ils sont donne l’esprit de prophétie ou de révélation, et l’opéra commençant, elle feint de l’écouter, mais apparemment elle n’était pas fort en état de juger de la bonté de la musique. La marquise fort contente du rôle qu’elle avait joué, s’échappa avant la fin du cinquième acte. Il est à croire que l’étranger, qui était demeuré fort rêveur depuis l’instruction qu’il avait reçue, dit de bonnes choses à la Bretonne après le départ de la marquise : on a su depuis qu’ils avaient rompu ensemble. Et voilà comme quelquefois un rendez-vous de tête-à-tête produit des effets tout contraires à ce qu’on s’en promet.

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