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père Hercule, Lettres à Philandre

Lettres à Philandre, G. Couton et Y. Giraud, Éditions universitaires de Fribourg, 1975

Léonidas, spectateur et critique enthousiaste

Cette lettre du père Hercule à Antoine Godeau fait la satire de Léonidas, spectateur enthousiaste qui a un avis sur toute l'actualité théâtrale :

J’étais avec eux et demandais à Léodamas qui était venu de Paris depuis peu si l‘on y voyait d’aussi belles perspectives que celle-là au mois de décembre. Oui, disait-il, dans les boutiques des peintres et au mois de février dans la foire Saint-Germain. Encore ne crois-je point que l’art puisse jamais rien représenter de si vert, ni de si bien arrangé. Voyez le mélange de ces oliviers et de ces oranges, et la disposition de ces collines. C’est un théâtre où la nature représente ces agréables diversités. Si j’avais un si agréable divertissement quand je suis à la Cour, je me passerais de la comédie. Et quoi, dit Théopompe, vous aimez encore ce vain plaisir ? Je n’en trouve point de plus solide, répondit Léodamas, aujourd’hui que la scène a repris tous ses anciens ornements, qu’on lui a rendu sa première innocence et qu’on l’a purgée de ces ordures que l’ignorance de nos pères lui avaient données pour la parer.
Ne vous étonnez pas, me dit alors Théopompe, Léodamas est toujours prêt sur cette matière et vous n’avez qu’à l’interroger pour y devenir bientôt savant. Il vous dira toutes les règles du théâtre, il vous parlera des vingt-quatre heures, du lieu régulier, de l’action principale, et de l’unité de l’un et de l’autre. Il vous entretiendra des intrigues, des nœuds, des dénouements, de la fable, des épisodes et de tous ces autres termes de l’art.
Je ferai bien davantage, dit Léodamas, car si vous voulez m’écouter, je vous marquerai toutes les fautes du Cid, de la Mort de César, et de ces autres pièces fameuses qui ont fait des partis dans la Cour. Je vous dirai en quoi pèche Mairet, en quoi excelle Corneille, ce que vaut Rotrou, de quoi manque Scudéry. Je vous nommerai les pièces qui ont plu au grand Alcidon [Richelieu], celles que Poliandre [Chapelain] a dressées, et tous ces petits mystères qui ne sont connus que de peu de gens.
Je ne pense pas, dis-je alors, que Théopompe soit fort curieux de cette sorte de mystères. Mais il apprendra volontiers, à mon avis, s’il est vrai qu’on fasse des comédies de dévotion, et si on a représenté, comme on nous a dit, Le Favori solitaire.
Oui, je l’ai vue représenter, répondit Leodamas, et je vous puis réciter quelques vers d’un choeur qui fut généralement approuvé. Il faisait la description d’un ange qui s’était apparu à la B. Chrysante, et disait ainsi :

[extrait]

Voilà un Ange, reprit Théopompe, qui était trop bien habillé pour ne paraître que derrière le rideau. Il sera bien difficile d’introduire ces personnages devant le peuple et de garder les lois de la vraisemblance et de la bienséance. Nous savons bien ce que nous devons faire dire à un prince, à un ministre, à un favori parce que nous avons vu des princes, des favoris et des ministres. Mais un ange, comment le ferons-nous parler ? Aristote, qui a donné des règles à la comédie, n’a point prévu cet inconvénient. [S’ensuit une théorie de la vraisemblance].

Lettres à Philandre, G. Couton et Y. Giraud, Éditions universitaires de Fribourg, 1975, p. 75-78.


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