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1701

François Gacon, Le Poète sans fard ou discours satiriques en vers

s.l.

Attaquer pour défendre la moralité du théâtre

La satire V de ce recueil est adressée à Bossuet. Elle défend la moralité du théâtre et renvoie l'accusation aux prélats :

Docte et sage prélat, dont le ciel a fait choix,
Pour instruire et former la jeunesse des rois ;
Et qui par des discours vifs et pleins d’éloquence
Sait confondre l’erreur, et bannir l’ignorance.
Je conviens avec toi que des hommes pêcheurs
Devraient avoir toujours les yeux baignés de pleurs.
Je sais que l’Évangile en ses leçons divines,
N’offre pour le salut qu’un chemin plein d’épines ;
Et que loin d’approuver les jeux et les plaisirs,
Il nous en interdit jusqu’aux moindres désirs.
Ainsi la comédie, étalant sur la scène,
Les appas séducteurs d’une pompe mondaine,
Sans doute est peu conforme à ces vœux solennels
Qu’en naissant un chrétien fait aux pieds des autels.
Ces caractères fiers des héros de Théâtre
Pouvaient être applaudis par un peuple idolâtre ;
Mais disciples d’un dieu pour nous crucifié,
Nous devons n’estimer qu’un cœur mortifié :
Un cœur humble, sans fiel, et dont la vertu pure
Se fasse un point d’honneur d’oublier une injure,
Et préfère de voir ses passions aux fers,
A la fausse grandeur de dompter l’Univers.
Cependant, grand prélat, d’invincibles obstacles
S’opposent au dessein d’abolir les spectacles ;
Auprès des souverains l’oisiveté des cours
Malgré tous les sermons les maintiendra toujours,
Et les peuples privés d’un plaisir excusable,
Peut- être en chercheraient quelque autre plus coupable.
D’ailleurs tant qu’on verra des prélat fastueux
Élever à grands frais des Palais somptueux,
En fait de mets exquis ne rien céder aux princes,
Et de leur train pompeux éblouir les provinces,
Contre la comédie en vain l’on écrira,
De ces moralités le public se rira.
Jésus-Christ, dira-t-il, aux riches de la terre,
Pendant toute sa vie a déclaré la guerre.
Cependant un prélat se croit en sûreté
Avec vingt mille écus dont il se voit renté :
Et l’on ne pourra pas à l’Hôtel de Bourgogne
Voir le rôle plaisant d’un sot et d’un ivrogne,
Ou charmé de Corneille au Théâtre Français
Aller plaindre le sort des princes et des rois.
De quel front ces pasteurs vivant dans l’opulence,
Viennent-ils nous prêcher l’esprit de pénitence ?
Et comment dans ce siècle osent-ils se flatter,
Qu’on subira le joug qu’ils savent éviter ?
Tel dans l’ancienne loi des tartuffes sévères
Damnaient le peuple juif pour des fautes légères :
Eux qui loin des témoins en des réduits cachés,
S’abandonnaient sans craintes aux plus honteux péchés.
C’est ainsi, Grand Prélat, que le peuple raisonne
Et fait une leçon aux docteurs de Sorbonne :
Pour imposer silence, il faudrait réformer,
Nombre d’autres abus que je n’ose rimer.

Satire en ligne sur Google Books p. 18-20


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