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1687

Dominique Bouhours, La Manière de bien penser dans les ouvrages de l'esprit

Paris : Vve de S. Mabre-Cramoisy, 1687

Vraisemblance et excès dans le théâtre de Molière

Dans le troisième dialogue entre Eudoxe et Philanthe, les personnages abordent les questions de l'excès, de la délicatesse et de la vraisemblance. L'entretien tombe alors sur le théâtre de Molière et sur le goût du parterre.

— Molière que vous venez de citer si à propos, reprit Philanthe, ne garde lui-même de vraisemblance en plusieurs de ses ouvrages. Pour ne rien dire des Précieuses ridicules, ni du Misanthrope, son Avare n’est-il pas outré dans l’endroit où Harpagon dit, après qu’on lui a volé son argent : « C’en est fait, je n’en puis plus, je me meurs, je suis mort, je suis enterré ? N’y a t-il personne qui veuille me ressusciter en me rendant mon cher argent, ou en m’apprenant qui l’a pris ? Je veux aller quérir la justice, et faire donner la question à toute ma maison, à servantes, à valets, à fils, à filles, et à moi aussi. »

— Il est naturel, repartit Eudoxe, quand il dit : « Je ne jette mes regards sur personne qui ne me donne des soupçons, et tout me semble mon voleur. Je veux faire pendre tout le monde ; et si je ne trouve mon argent, je me pendrai moi-même après. ».

— Mais ne raffine-t-il pas, répliqua Philanthe, quand il ajoute : « Ciel, à qui désormais se fier ? Il ne faut plus jurer de rien, et je crois après cela que je suis homme à me voler moi même. ». Les Femmes savantes poursuivit-il, ne sortent-elles pas du caractère naturel en plus d’un endroit ? Il est vraisemblable que Philaminte et Armande sont ravies de voir Vadius, parce qu’il sait du grec : mais il ne l’est pas, qu’on chasse Martine, parce qu’elle a fait une faute de grammaire.

— Je suis de votre sentiment, dit Eudoxe : c’était assez pour la vraisemblance que la maîtresse du logis grondât sa servante d’avoir dit un mot condamné par Vaugelas ; mais ce n’était pas assez pour le parterre. Les pièces comiques, dont le but est de faire rire le peuple, doivent être comme des tableaux que l’on voit de loin, et où les figures sont plus grandes que le naturel. Ainsi un de nos poètes qui connaît si bien la nature et qui en a exprimé les sentiments les plus délicats dans son Andromaque et dans son Iphigénie va, ce me semble, un peu au delà dans ses Plaideurs : car il faut, pour le peuple, des traits si bien marqués, et qui frappent fortement d'abord. Il n’en va pas tout-à-fait de même des autres ouvrages d’esprit, qui sont plus pour les honnêtes gens que pour le peuple : le raffinement n’y vaut rien ; et s’ils ne sont naturels, ils ne sauraient contenter les personnes raisonnables.

— Je crois ce que vous dites, répliqua Philanthe, et ce qu’a écrit un homme de lettres, qu’il faut un ridicule outré dans les comédies, si l’on veut qu’elles servent de remède au ridicule des spectateurs ; qu’aussi on a accoutumé d’ajouter quelque chose au faible des originaux, afin de le représenter sous une figure plus dégoûtante.

Édition de 1756 en ligne sur Google Books p. 411-414


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